KikouBlog de Le Lutin d'Ecouves - Ma Vie avec les Morts
Le Lutin d'Ecouves

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Dans la catégorie Ma Vie avec les Morts

TONTON JOËL

Par Le Lutin d'Ecouves - 07-10-2017 13:07:19 - 3 commentaires


Il était né dans un bâtiment de ferme un jour glacial de février. Si petit, si chétif que le médecin venu constater sa naissance dit à la femme venue assister la mère : "Il ne survivra pas". On était en 1951 et il valait mieux ne pas être de petite condition et loin de la ville. Les couveuses étaient réservées à d'autres plus forts ou de plus haute naissance.
 
Mais les petits et les pauvres ont parfois des ressources insoupçonnées et une obstination à vivre hors du commun. A l'époque où l'on célébrait les surhommes qui venaient de vaincre l'Annapurna, lui avait réalisé un exploit que peu de sportifs hors normes auraient accompli : contre toute attente, la vie chevillée au corps, il avait survécu. Survécu grâce à une mère qui ne savait pas ce qu'était lâcher prise et qui lui avait fait un nid de coton pour l'abriter du froid, le nourrissant nuit et jour toutes les deux heures à la petite cuillère, ce Héros de la Vie n'ayant pas la force de téter.
 
Il avait tout donné lors de ses premiers mois et, s'il resta toute sa vie le plus fragile de la fratrie de cinq, il eut la place qu'il méritait à égalité de celle des autres.
 
Il n'était pas petit, il n'était pas pauvre, il était modeste et discret. La société ne lui avait pas fait de cadeau, il avait travaillé toute sa vie d'ouvrier sans jamais connaître le chômage, sans jamais demander d'aide quelconque. Il savait compter sur le soutien d'une famille unie, un trésor que bien peu de surhommes possèdent.
 
Discret, oui il l'était. Je me moquais parfois gentiment de lui qui apparaissait ou disparaissait lors des réunions de famille sans que personne ne s'en aperçoive. Je le traitais de fantôme et ça le faisait sourire. Sans bruit, sans déranger quiconque, il faisait sa vie.
 
Tout le monde l'aimait bien, lui qui ne refusait jamais de donner le coup de main, lui qui ne savait pas dire non. Les enfants l'appréciaient particulièrement, c'était un tonton gentil et reposant, dépourvu d'agressivité. Il ne ressemblait pas aux parents que le poids des responsabilités rendait parfois rugueux et autoritaires. Tonton Joël était le tonton célibataire, toujours là aux fêtes de famille. Ses neveux l'aimaient car ils le sentaient proche d'eux. 
 
 ******
 
Cette saleté de cigarette m'a déjà enlevé un frère, elle emporte maintenant mon beau-frère. La vie n'est rien sans la mort, c'est un passage pour certains, un fin pour d'autres. Je viens d'arriver dans la chambre après avoir garé ma voiture, mon épouse est là ainsi que sa mère. 

La fin tient parfois à peu de choses, un sifflement émis par une machine et c'est terminé. Tonton Joël est parti discrètement, comme il avait vécu. Sa mère lui tenait la main. Quelques larmes coulent, mes yeux rougissent mais je garde ma contenance. Un frère est parti dans le calme et la dignité entouré de personnes qui l'aimaient.


Photo Lucas
 
 
 
 

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LA LAVANDIÈRE

Par Le Lutin d'Ecouves - 03-05-2017 09:36:32 - 5 commentaires

 
Jeanne était une belle et grande femme. A une époque où les hommes comme les femmes de sa condition dépassaient rarement le mètre soixante, elle faisait figure d'exception avec sa sveltesse animale pourtant peu mise en valeur par sa blouse qu'elle quittait rarement. Elle aurait pu générer l'envie de la part des autres lavandières qui fréquentaient les lavoirs de la rivière Sarthe mais le caractère ouvert et enjoué de Jeanne désamorçait les jalousies et étouffait les rancœurs. Elle était gaie.

Le travail était dur, les mains gercées et les dos accablés mais les lavoirs résonnaient chaque jour des rires et des chants des lavandières, ce qui avait l'heur de réjouir les pêcheurs qui les surplombaient un œil surveillant le bouchon de leur ligne et l'autre glissant discrètement sur ce qu'ils devinaient de l'anatomie de ces jeunes femmes en plein effort.

La vie n'était pas facile. Pour personne et surtout pas pour Jeanne qui avait eu à subir un mari tyrannique, alcoolique et d'une jalousie maladive. Une femme battue n'est pas forcément une femme abattue et Jeanne avait réussi à se séparer de cet homme brutal. Se séparer mais pas divorcer. Les trois enfants étaient scolarisés chez les curés grâce aux bons soins des dames du centre-ville qui payaient les frais et donnaient même quelques tenues pour habiller les enfants qui, de toute façon, étaient tirés à quatre épingles. La fierté des pauvres est parfois plus haute que les murs élevés par la société. Mais cette fierté n'allait pas jusqu'à remettre en cause les us et coutumes de ce petit monde habitant à proximité des flèches gothiques de Notre-Dame qui avait accueilli le baptême de Sainte Thérèse canonisée dix ans plus tôt. On ne divorçait pas. Qu'à cela ne tienne, Jeanne était libre.

Libre mais prise par son travail du matin au soir. Heureusement que les enfants étaient autonomes, même la petite Paulette ne se plaignait jamais des retours tardifs de sa mère trop occupée par le linge d'une grande famille alençonnaise. Il n'était pas rare de voir huit à dix enfants par famille bien peignés et bien vêtus aller à la messe le dimanche matin, la bonne société alençonnaise avait de nombreux rejetons qu'il fallait nourrir et vêtir et il en fallait des cuisinières et des lavandières pour ce faire. Combien de fois changeait-on les enfants juste avant le départ de Jeanne pour lui demander d'effectuer une dernière lessive qu'elle faisait sans broncher en pensant cependant à ses enfants revenus depuis longtemps de l'école. Elle ne pouvait dire... les bonnes dames fournissaient des tenues pour les garçons et des robes pour la petite Paulette qui d'ailleurs appréciait peu quand une camarade de classe lui faisait remarquer qu'elle portait un de ses anciens vêtements. Il fallait toutefois faire contre absence de fortune bonne figure, les enfants étaient bien habillés et ne traînaient pas comme tous ces petits miséreux des cours de la rue St Léonard.
 
 
******
 
Irène, épouse d'un médecin de la rue du Cours s'était prise d'amitié pour Jeanne qui s'occupait chaque mardi du linge de ses trois filles. Trois enfants seulement comme Jeanne mais pas parce que son mari la délaissait mais parce c'était son choix. Les mauvaises langues disaient bien que c'était pratique, dame, son mari était docteur
 
Irène goûtait peu la compagnie des bourgeoises alençonnaises qu'elle trouvait bigotes et butées, il faut dire qu'elle avait ses deux baccalauréats, chose fort rare pour une femme à l'époque. Et puis ses idées...
 
En ce mois de juin 1936, il se disait que la chambre des députés allait déposer prochainement une proposition de loi concernant le vote des femmes. "C'est pour juillet j'en suis sûre ! Le Sénat n'osera pas s'y opposer !" Les discours d'Irène lors des thés organisés dans les salons étaient moyennement appréciés. Ce n'était pas que les bonnes dames étaient hostiles à tout progrès mais enfin, c'était un gouvernement de Front Populaire qui portait cette loi... et le Front Populaire sévissait à Flers ou à la Ferté-Macé au pays des filatures et des mines, pas dans la cité de Sainte Thérèse.
 
Irène était encore très jeune et enthousiaste. La société normande a toujours eu horreur de l'excès mais elle tolérait les saillies politiques de la jeune femme tant que certaines bornes n'étaient pas franchies. 

Tout aurait suivi tranquillement son cours si Irène n'avait naïvement décidé d'éduquer Jeanne en lui tenant de longs discours sur la condition de la femme et de l'ouvrier pendant que celle-ci maniait le savon de Marseille et la brosse à chiendent. Une véritable amitié était née entre les deux femmes, un réel échange aussi, Jeanne renseignant Irène sur la véritable condition ouvrière et Irène renseignant Jeanne sur ses droits. Une amitié qui finit par déranger.

De remarques de patients en allusions de la part de collègues, le mari d'Irène finit par sentir une gêne s'installer. Il s'en ouvrit à son épouse qui réagit mal. Il en resta là un moment. C'était un honnête homme dans le bon sens du terme ; plus âgé que son épouse, il était respecté dans son cabinet de la rue du Cours, respecté à l'Hôtel-Dieu de la rue de Sarthe et même respecté pour son action bénévole de soin des filles de la maison "La Provence" place du Champ du Roy. Il est vrai que soigner ces femmes perdues rendait indirectement service aux hommes de la bonne société alençonnaise qui fréquentaient discrètement cette maison de tolérance mais ne ramenaient pas de honteuses maladies à domicile.

On peut être un progressiste, on appartient cependant à sa classe sociale et, voyant son cabinet boudé par une certaine clientèle et son statut de notable fragilisé, il lui fallut un jour taper du poing sur la table d'autant plus que, nonobstant les remarques sur le dévoiement social de son épouse, des ragots sur un comportement contre nature des deux jeunes femmes commençaient à circuler. 

Irène mit longtemps à pardonner ce rare accès d'autorité mais elle obéit. On était fin 1936 et la loi sur le vote des femmes, votée à l'unanimité à l'Assemblée, ne fut jamais débattue au Sénat....
 
 
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Jeanne ne mit plus jamais les pieds dans la maison de la rue du Cours mais Irène s'arrangea pour qu'une de ses amies, femme d'un gros quincailler de la rue aux Sieurs, embauche la lavandière pour s'occuper du linge de sa très nombreuse progéniture à condition que celle-ci s'engage à rester à sa place. Il en allait de sa vie et de celle de ses enfants, Jeanne se tut et frotta, frotta l'étoffe avec sa brosse à chiendent jusqu'à ce que ses muscles en deviennent ligneux. Son cœur se serra, se serra jusqu'à en devenir si petit et si dur qu'elle en perdit le sourire mais elle n'offrit aucune larme en pâture à ceux qui la voyaient à genoux dans les divers lavoirs de la rivière Sarthe.


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On la retrouva un frais et lumineux matin d'hiver dans un lavoir près de la Providence. Epuisée par le labeur et la tristesse, elle n'avait pu se relever et avait laissé la nuit et le froid l'envahir, durcissant ce qui restait de tendre en elle. Le hasard fit que ce fut le mari d’Irène qu'on dépêcha sur place. Il ne put que constater le décès mais ne put en trouver la cause. Le froid vif de la nuit ne pouvait expliquer l'état de dureté ni la texture de la peau de la jeune femme. Le corps fut dépêché à l’Hôtel-Dieu rue de Sarthe où il fut prestement mis en bière. Cet étrange décès ne donna lieu qu'à un certificat signé en bonne et due forme. 

Les Bonnes Dames d'Alençon s'occupèrent des funérailles et placèrent les enfants dans des fermes des environs de la ville. On parla un peu mais l'affaire fut vite oubliée de tous sauf d'Irène qui versa les larmes que Jeanne avait refusé de livrer à la  bonne société alençonnaise. 





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AUPRÈS DE MA BRUME

Par Le Lutin d'Ecouves - 24-03-2017 08:40:45 - 20 commentaires


Le printemps se fait discret et il tombe une méchante petite bruine glacée qui n'incite pas au sourire. Je chemine comme à l'accoutumée avec Tonton Gilles à la recherche du cliché qui va morceler la grisaille du quotidien et nous permettre d'apercevoir un peu de bleu à travers l'objectif de nos boîtes à images.
 
Arrivé au niveau de l'école de musique, je rencontre un ancien parent d'élève de mon ex-école qui me salue en me demandant si j'apprécie la retraite. Il m'envie, semble-t-il, étant prof de lycée lui-même. Il a envie de parler et je ressens un profond malaise exsuder de son discours.
 
Le lycée découvre à son tour la gestion de disparités de niveau parfois astronomiques pour ne pas dire abyssales. Effectivement, tout le monde prend le Bac et le vaisseau tangue.
 
"Vous vous rendez compte, il nous est arrivé tout un paquet d'élèves en seconde qui étaient là parce qu'il n'y avait plus de place en BEP. Ils planent complètement ! Et nous, on rend des évaluations acceptables à l'Administration car si on est trop mauvais, elle nous coupe les vivres... et tout ça à trente-cinq par classe !"
 
Je connais l'histoire et je plains ces pauvres profs, l'Université ne les avait pas préparés à cela. Je sens qu'on va tourner en rond et que ça va finir par me gâter le sang car, si je suis hors circuit, les heurs et malheurs de l'Enseignement m'atteignent toujours. 
 
A ce moment, nous sommes alpagués par une dame , mère d'un ado de quinze ans qui nous demande que faire pour que son fils puisse accéder à une classe prépa au terme du lycée.
 
"Vous comprenez, j'ai été obligée de l'inscrire au CNED durant le collège et ce qu'il fait au lycée n'est pas suffisant, il va falloir que je lui fasse donner des cours supplémentaires et puis dans sa classe, il y en a qui n'ont rien à y faire et puis..."
 
Le prof et la mère d'élève débattent sous nos yeux (Tonton Gilles est resté muet), c'est un dialogue de sourds entre le professeur qui cherche à gérer correctement des groupes avec des bons, des moyens et des faibles et la maman qui ne voit que l'intérêt de son enfant.
 
Le petit instit à la retraite n'a plus grand chose à dire dans ce débat. Moi, j'ai toujours géré des gamins de niveaux hétéroclites et j'ai bricolé ce que j'ai pu en résistant bien souvent à une administration aux lubies diverses et souvent contradictoires. Je salue poliment la compagnie.
 
En manque d'agrumes par ce temps de brume, je passe faire quelques courses au supermarché près de chez moi, j'y croise la maman de N... que j'ai eue en CP il y a bien longtemps. Elle vient de terminer l'Ecole des Chartes et intègre prochainement le conservatoire national supérieur de Paris en classe de viole de gambe. Sa maman est très fière et il y a de quoi. Elle avait tenu à ce que sa fille fasse son CP alors qu'elle savait déjà lire. J'avais établi un modus vivendi avec l'enfant : elle apprenait diverses choses dont un peu de rigueur et je ne l'embêtais pas avec la lecture. Tout s'était bien passé. 

La maman ne peut s'empêcher de me dire que son fils F... que j'avais eu en CP et CE1 passe cette année son agrégation d'histoire. Je m'en souviens de celui-là, il avait tenu à monter une expérience (réussie) d'électrolyse de l'eau en fin de CE1. Ces gamins, on l'aura compris, avaient eu peu besoin de moi pour bien démarrer à l'école.

Il n'y a pas si longtemps, en me faisant couper les cheveux, je parlais avec le père d'un petit garçon en grande difficulté auquel je n'avais pas vraiment réussi à apprendre à lire lors de sa première année de CP. J'en avais été vraiment malheureux. Les années ont passé, L... vient de passer son CAP en alternance et son patron veut le garder et même l'aider à passer son Brevet Professionnel. Le gamin qui subissait l'école comme une potion amère se lève maintenant à six heures du matin pour aller au boulot. Il aime l'ambiance des chantiers. Il a trouvé sa voie.
 
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La balade se termine, Tonton Gilles, toujours pertinent, discourt sur une certaine classe sociale qui a émergé dans la deuxième moitié du vingtième siècle et qui  s'ingénie à se reproduire en bloquant les accès aux ascenseurs sociaux en utilisant paradoxalement l'arme du politiquement correct. J’acquiesce à ma manière normande : "C'est pas faux..."
 
J'ai l'esprit un peu nuageux.

 



 

 
 
 
 

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LE MAUVAIS SORT

Par Le Lutin d'Ecouves - 07-11-2016 16:01:58 - 5 commentaires


Un long nez surmonté de deux petits yeux rapprochés et un béret crasseux vissé par là-dessus, le gars Camus ne payait pas de mine. Dans son village, c'était le simple d'esprit qu'on tolérait à cause du Père. Le Père, on le respectait grâce à ses dons de rebouteux ; il était effectivement très doué et on venait de loin pour le voir. Il avait appris ce métier dans un camp de prisonniers en Allemagne puis, à son retour, il avait repris sa petite ferme sur les hauteurs à quelques kilomètres d'Alençon tout en remettant les épaules ou les hanches dans le bon sens. J'avais moi-même eu affaire à lui pour un sévère torticolis qu'il avait effacé en deux passages du pouce. Vraiment, on le respectait pour cela... et on le craignait aussi car il se disait qu'il était un peu sorcier, qu'il possédait le Petit et le Grand Albert et que sa femme, qui était légèrement folle, tournait chaque soir une grosse pierre sur le haut de son armoire pour conjurer le sort.

Je le connaissais depuis mon enfance, le gars Camus ; il venait régulièrement chez Pépère et Mémé boire un café et en profitait pour pérorer des heures sur de supposés complots organisés par les "Gars d'la CGT" qui, c'est sûr, allaient faire parler d'eux un d'ces jours. Bizarrement, ces gars étaient présentés comme des héros positifs ou comme d'horribles malfaisants selon l'humeur de l'incurable bavard qu'était l’interlocuteur de mes grands-parents. De toute façon, ceux-ci ne l'écoutaient pas, Pépère parfois même s'endormait assis. Mémé lâchait alors l'horrible tricot au crochet qu'elle confectionnait pour lancer : "Ben Raymond, tu dors ?", ce qui le réveillait en sursaut mais ne perturbait nullement le débit du gars Camus perdu dans le flot délirant de son discours décousu.
 
Le gars Camus était inoffensif, toujours prêt à rendre service à mes grands-parents, de plus, il leur apportait souvent une salade, des radis ou des carottes selon la saison en paiement de leur supposée attention à ses interminables clabaudages qui finissaient invariablement par emplir sa bouche de fils de bave, ce qui me faisait penser à l'agonie du poisson fraîchement pêché terminant lamentablement sa vie sur l'herbe de la berge. Le gars Camus n'était ni sensé n beau ni ragoutant mais c'était un gentil. Il était content de voir du monde, de visiter ses "petits vieux" comme il disait.
 
Au bout d'un long moment, il finissait (tout d'même) par repartir non sans réinsérer de vieux journaux dans son paletot (Y'a rien d'mieux pour le froid") et d'enfourcher sa Mobylette en direction de la colline d'Héloup à deux pas d'Alençon.
 
Tout allait bien tant que le Père était encore vivant. On a beau être un célèbre rebouteux et un sorcier putatif,  on n'en est pas moins mortel. En quelques années, la Mère puis le Père furent emportés et le gars Camus se retrouva seul dans la ferme familiale. Il n'avait jamais vraiment travaillé mais la faiblesse de ses revenus était compensée par ses tout petits besoins. Il avait un toit, ça lui suffisait même si l'ancienne ferme devenait progressivement un sacré foutoir.
 
Le gars Camus continuait de sillonner la région sur sa mobylette, étant plus ou moins bien reçu ici ou là en fonction de la tolérance ou de l'éducation des gens visités. Cela dit, la mort du Père avait certainement ouvert une brèche dans l'esprit du fils qui, progressivement, se crut héritier des pouvoirs de son géniteur. C'est là que ses ennuis commencèrent. Dans tout le pays, il se vantait d'être capable de soigner par influence ou même de conjurer les sorts. De conjurer à jeter, il n'y a qu'un pas qu'il n'hésitait pas à franchir s'il se faisait rabrouer.
 
A Héloup, chacun savait qu'il était "simple" et on se préoccupait peu de lui, cependant, il lui arrivait bien quelques avanies comme lorsque, mécontent d'être expulsé d'un champ par un paysan, il lui balança du sel à la figure en lui disant :"Ton champ eh ben y f'ra qu'des orties, j'peux t'le dire !" En quelques passes, il jeta son sort et courut bien vite de peur d'avoir la fourche aux fesses. Le paysan n'était pas né de la dernière pluie et, la nuit suivante, il fit discrètement le guet dans sa parcelle prétendûment maudite. Bien lui en a pris, aux alentours de minuit, il vit le gars Camus arriver avec une grande pouche emplie de graines d'orties qu'il avait cueillies dans la soirée. Les semailles furent rapides et le gars Camus détala bien vite au premier coup de fusil chargé de gros sel.
 
On aurait pu en rester là mais la suite fut plus tragique. Dans les années soixante-dix, il y avait encore de nombreuses petites exploitations qui vivotaient et qui pouvaient sombrer au moindre problème. Les paysans qui les tenaient n'était pas encore les techniciens de maintenant et la mentalité de certains n'avait pas évolué depuis le XIXème siècle.
 
Les frères Hérisson, âgés d'une vingtaine d'années, n'avaient plus que leur mère pour les aider à tenir leur ferme. Et leur ferme, elle allait mal, les bêtes crevaient sans qu'on en devine la cause. Il s'agissait certainement de problèmes d'hygiène et peut-être aussi de malchance mais la mère ayant bourré le crâne de ses fils d'histoires de "j'teux de sorts", ils préféraient croire qu'on les avait envoûtés. Comme ils avaient déjà eu des différends avec le gars Camus pour des broutilles, le sorcier était tout trouvé. Par contre, dénicher quelqu'un pour conjurer le sort était une autre paire de manches...
 
Il faut dire qu'un sort, c'est dangereux pour celui qui le lance et pour celui qui le renvoie. C'est comme s'il était attaché à un gros élastique : si tu le lances et qu'on te le renvoie, tu le prends dans la figure et si tu le renvoies et que tu rates ton coup, le sort il te saute amont le dos. Pas facile.
 
La famille Hérisson en était à ce type de réflexions alors qu'elle regardait "Les cinq dernières minutes" avec le commissaire Cabrol et l'inspecteur Ménardeau ce soir du 28 février 1976. L'épisode intitulé "Le collier d'épingles" déroulait une intrigue policière autour d'une sombre histoire d'envoûtement dans une région dite "reculée"... Cette histoire pépère pleine de poncifs sur un monde paysan déjà disparu était bien anodine mais les fils Hérisson, à bout qu'ils étaient, la prirent au premier degré et, encouragés par la mère, prirent un fusil et se dirigèrent vers Héloup en pleine nuit.
 
Le gars Camus ne fermait jamais sa porte et c'est silencieusement que les frangins pénétrèrent dans sa maison, crevant de trouille à l'idée que le sorcier se réveille et leur jette un ultime et mortel sort. Une décharge de chevrotine en plein visage mit fin à l'existence du pauvre gars, il avait cinquante ans. Un innocent tué par deux simplets. Trois vies gâchées.
 
Les deux frères furent vite confondus et avouèrent leur crime. Ils furent lourdement condamnés. On laissa leur mère tranquille bien que celle-ci maintint à l'audience que ses garçons avaient fait ce qui devait être fait.
 
La presse nationale fit de cette affaire une croustillante histoire de sorcellerie au pays des cul-terreux, nous faisant tous passer, nous Ornais, pour des sauvages incultes et superstitieux. Les journaux parisiens adorèrent, ils en rajoutèrent en faisant du gars Camus un inquiétant sorcier régnant maléfiquement sur une population d'ignares. C'est en rabaissant les autres que certains aiment se voir grands. Le gars Camus ne méritait pas ça, notre région ne méritait pas ça, même les frères Hérisson ne méritaient pas ça.
 
Le bruit finit par s'estomper et quarante ans après, il n'y a plus grand monde à se rappeler l'affaire, à peine quelques mentions dans deux ou trois ouvrages sur la sorcellerie. Et mon souvenir d'un gars pas bien malin mais inoffensif qui apportait des légumes à mes grands-parents et s'enfonçait quelques heures plus tard dans la nuit au guidon de sa Mobylette.
 
 



Extrait de Télé 7 jours pour le programme du 28 février 1976
 

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CHEZ DENISE

Par Le Lutin d'Ecouves - 06-10-2016 12:23:03 - 8 commentaires

Carrouges, 4 octobre 2016
 
Cécile a encore prévu trop de nourriture. Il faut dire qu'elle a passé sa vie à faire cuire des gamellées pour une famille de cinq enfants et quelques cousins sans compter les petits en nourrice...
 
Nous ne traînons pas, la mise en bière est pour quatorze heures et Cécile n'a jamais été en retard en quatre-vingt-neuf années d'existence. Elle est plutôt du genre à être en avance, du genre à arriver à midi quand elle est invitée à la demie, "J'vais t'aider à mettre la table, il y a de la vaisselle à faire ?"; je n'oublie pas de plaisanter avec elle avec mon mauvais goût assumé quand elle exprime son indifférence face à sa propre disparition, "Pressez-vous Cécile ! Que voulez-vous que je fasse de l'héritage quand j'aurai passé les quatre-vingts ?". Je ne peux plus la choquer, elle me connaît depuis bientôt quarante-trois ans.

Ils étaient six, tous nés dans une petite ferme juchée tout en haut d'une colline à près de quatre cents mètres d'altitude, la montagne pour un Normand, tous nés de Marie et Julien venus du XIXème siècle, tous nés après le Chemin des Dames et Verdun dont le père avait arpenté la boue et le sang. Ils ne sont plus que trois, Denise s'en est allée.

La colline de Carrouges domine la plaine, la vue est vraiment fabuleuse. Je prends un cliché avec mon téléphone. On devine à droite les lisières d'Ecouves qui ont vu naître et prospérer le Clan. Je pense à ces fins d'été lors desquelles on se retrouvait à plus de quatre-vingts dans la cour de la ferme pour le repas de famille. Ça grouillait, il y avait des enfants partout, du bruit, du pinard et du cidre, du soleil et de la charcuterie, une nature sauvage et des myrtilles à perte de vue. Et des toilettes dans le jardin.

J'ai vu six générations se succéder à partir des grands-parents. Eux, ils ont plié bagage il y a une trentaine d'années. Ceux qu'on appelle les parents entament leur neuvième décennie et nous, les petits-enfants, sommes grand-parents à notre tour et même arrière-grands-parents pour les plus âgés. Ça donne le vertige !

Je reviens vers la maison de retraite, il est temps. La salle mortuaire est trop petite,  mon épouse et sa mère entrent et je reste à l'extérieur mais j'entends quand même l'hommage de Jannick. Avec ses mots simples, la plus jeune des cinq enfants de Denise égrène les anecdotes, des petits bouts de souvenirs, de minuscules instants de vie si lointains mais encore palpitants de l'affection réciproque que se portaient Denise et ses enfants. La vie avait été très dure pour eux, alors ils s'étaient serrés les uns contre les autres pour se tenir chaud. 

St-Martin-l'Aiguillon, nous nous garons sur la place de l'église. Elle est pleine cette église, je me retrouve avec ma femme et ma belle-mère au deuxième rang. La famille proche est dans les stalles mais Cécile qui enterre pourtant sa sœur, préfère cet endroit discret. Elle ne se fait pas d'illusions sur la vie ni sur la mort, la religion lui importe peu et elle n'aime pas faire de cérémonies. Elle est pragmatique. Elle sait qui seront les prochains sur la liste et elle l'accepte volontiers.

Comme d'habitude, il fait froid dans l'église. Le prêtre n'est pas en très bon état mais il fait correctement son travail. Il tire un peu la couverture de son côté, faisant passer la tante Denise pour une paroissienne assidue. Point trop n'en faut mais, après tout, c'est son métier.

L'office dure une heure : debout, assis, debout, assis... puis vient le temps de la bénédiction du cercueil. Comme à chaque fois, nous sommes plusieurs à penser à l'enterrement de la Grand-Mère au début des années quatre-vingts : dans le silence de l'église de la Lande-de-Goult, le goupillon passait de main en main suivi du son cristallin de la monnaie tombant dans le panier de quête ; soudain, le "cling" attendu se transforma en un gros "plouf", une petite fille (maintenant grand-mère) avait confondu vase d'eau bénite et récipient à monnaie. La crise de rire avait eu lieu à la sortie de l'église à l'abri des regards.

Pas de gaffe cette fois-ci, certains font le signe de croix, d'autres s'inclinent, quelques-uns touchent affectueusement le cercueil. En tant que famille, nous devons sortir après celui-ci. Je constate de nombreux yeux rougis parmi les petits-enfants de la défunte. La mort n'a pas encore de sens pour eux et ils expriment ainsi leur désarroi. Ma génération sait déjà l'ordre naturel des choses, quant à Cécile, elle n'exprime que sa dignité et sa sobriété. Un enterrement dans le Clan se doit d'être simple et digne. C'est réussi.
 
Qu'il fait froid dans ce petit cimetière malgré ce beau ciel bleu. Denise rejoint son mari parti il y a bien longtemps. Quelques roses dans la fosse... Nous cheminons enfin vers le village situé à trois ou quatre cents mètres. Une collation nous attend dans la salle communale. Voyant la foule, Cécile a le bon mot : "Denise, elle n'est pas partie toute seule..."
 
Les visages s'ouvrent, ils sont contents de se revoir, surtout ceux de ma génération, les nostalgiques des banquets de la fin août. Bientôt des sourires et même quelques rires timides. Mon épouse est en grande discussion avec ses cousins. Elle a remonté quatre siècles de l'histoire de cette branche familiale, les cousins sont très attentifs ; je passe en plaisantant :

"Y'a pas d'quoi être fiers, vous descendez tous d'un repris de justice, les regards convergent vers moi, ben oui, le Grand-Père, il est passé en jugement au tribunal d'Alençon !
- Et qu'est-ce qu'il a fait ?
- Il a été pris avec un sanglier de contrebande, Josette a retrouvé cette mention sur son livret militaire en cherchant dans les archives de l'Orne."
Les yeux des cousins pétillent d'humour mais aussi de fierté. C'est vrai, ils descendent d'un braconnier légendaire.

Comme à l'accoutumée, je fais un sort aux gâteaux au chocolat. Je passe entre les groupes qui discutent, contents de partager pour un temps un peu de cette ancienne chaleur clanique. Ils sont issus d'une fratrie de six qui est restée soudée jusqu'au bout, pas de jalousies, pas de chicanes, juste quelques frottements, ce qui donne parfois des histoires cocasses.
"... quand il a su que sa fille était enceinte à à peine vingt ans, il a dit :"J'aurais préféré perdre une vache plutôt que d'voir ça !
- Ben oui mais quarante ans après, ils sont toujours ensemble, non ?
- Ben oui, c'est vrai."
Une multitude de destins, de joies et de drames qui ressortent à l'occasion de cette rencontre, une infinité de situations et de points de vue mais un ciment commun : cette tolérance faite de simplicité et de modestie, un respect d'autrui que j'ai rarement vu autre part.

Tous n'ont pas eu une vie rêvée, loin s'en faut, mais aujourd'hui, ils ont accompagné Denise dans sa dernière demeure et chez Denise, il y a toujours quelque chose de chaud qui mijote, quelque chose que chacun ramène chez soi comme un trésor.




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LE ZÈBRE À RAYURES ROUGES

Par Le Lutin d'Ecouves - 20-06-2016 14:03:31 - 13 commentaires

 Le problème quand on ne pèse que trente kilos à dix-douze ans, c'est qu'on n'est pas armé pour la grande confrontation entre primates qui démarre à cet âge-là. Que ce soit dans la cour du collège ou sur nos terrains de jeux habituels, la baffe ou le petit coup sec sur le dessus du crâne permettait aux plus robustes d'asseoir leur suprématie sur le groupe sans créer trop de dégâts ni faire trop de remous. En cette deuxième moitié des années soixante, la chose était tacitement établie et les adultes intervenaient peu dans nos conflits.

Il fallait finalement accepter cet état de fait si l'on ne dominait pas ses congénères de la tête et des épaules. Soit on s'alliait avec un balèze, ce qui n'était pas toujours possible, soit on essayait de ne pas se trouver tout en bas de la hiérarchie en distribuant plus de baffes qu'on en recevait.

J'avais réussi à m'intégrer dans une petite bande plutôt sympa composée de quatre membres et dirigée par Richard. Richard était le plus malin d'entre nous, ou le plus volubile, ou le plus sociable... en tout cas, c'est lui qui avait le plus de taches de rousseur. Le problème, c'est qu'il était aussi le plus trouillard, ce qui en faisait un sacré chef de bande à la petite semaine. Il suffisait que le bruit courre que la bande des Portugais tournait dans le coin pour que nous ne sortions pas de son immeuble.

Gilles lui, était costaud. Vantard aussi, mais costaud, enfin, il se portait bien comme on disait à l'époque. En fait, il ne savait pas se battre mais il avait d’autres qualités : dans sa cave, il y avait les bandes dessinées de son père, des bandes dessinées italiennes pour adultes dans lesquelles des héros appelés Diabolik ou bien Satanik faisaient le mal et s'en tiraient à chaque épisode malgré la présence de Gentils beaucoup moins doués que les Gentils actuels. Que les méchants gagnent à la fin nous importait peu, le principal intérêt de ces "Fumetti Neri" venait du fait que les méchants habillés en Fantômas spaghetti croisaient des jeunes femmes très peu habillées et même parfois nues sans toutefois que l'on distingue la moindre pilosité ni le moindre bout rose.

Michel était le plus gentil et le plus timide. Presque roux à la chevelure crépue, il avait aussi des taches de rousseur, une peau pâle et une grande taille. On l'aimait bien parce qu'il ne posait pas de problème, c'était un bon camarade plutôt bon élève et d'une grande douceur. Un jour, alors que nous nous livrions à un de nos jeux idiots consistant à se déculotter les uns les autres (en été, nous étions tous en short), nous nous étions aperçus que Michel n'avait pas la peau du bout. Il lui fallut certainement faire un gros effort pour nous expliquer, malgré sa timidité, que dans sa famille c'était normal et qu'en fait il s'appelait Mohamed. Ses parents l'avaient inscrit à l'école sous le nom de Michel pour qu'il s'intègre mieux, je suppose. En tout cas qu'il s'appelle Michel ou Mohamed, notre ami était bien trop pacifique pour impressionner quiconque malgré sa grande taille.

J'avais donc de bons copains, certes, mais ce n'était pas un gage de sécurité. Il me fallait me positionner dans la grande foire aux babouins pour ne pas me retrouver en bas de l'échelle. J'étais tout petit, plutôt rapide mais fort maladroit. Puisque mes camarades n'avaient pas les moyens de me protéger (Le terme "la bande à Richard" faisait plutôt rire), il me fallait ou me soumettre aux brimades des plus méchants ou trouver un moyen de me rebeller.

Dans une décharge, j'avais un jour trouvé une gaine en caoutchouc de câble téléphonique. Épaisse comme un pouce, elle faisait un mètre cinquante de long et était extrêmement souple. A l’époque, le héros en noir et blanc qui vidait les bas d'immeubles au profit des télés chaque jeudi en fin d'après-midi s'appelait Zorro... et il avait un fouet, chouette ! Après m'être exercé sur mon ours en peluche qui en avait vu d'autres, je sortis enfin équipé de ma gaine téléphonique enroulée à la main et attendis le premier petit imbécile qui viendrait me provoquer. Dans la cité, il ne fallait pas attendre longtemps et la première parole déplacée fut sanctionnée par un claquement qui laissa une marque bleu-noir sur le haut de la cuisse dudit petit imbécile.

Satisfait de mon équipement, je décidai de sortir avec le plus souvent possible et je constatai un progrès dans le comportement des autres : les plus agressifs devenaient méfiants.

Cela dit, je ne me faisais pas respecter pour moi-même mais parce que j'étais, en quelque sorte, armé. Si je montais de quelques crans au niveau de la hiérarchie simiesque, je descendais dangereusement au niveau réputation. Frapper les autres à distance n'était pas bien vu. J'avais la gaine mais pas le plaisir...

Que faire quand on n'a que des copains trouillards, un petit physique et pas de technique de combat ? Il me fallait trouver quelque chose d'original. (Bruce Lee, est arrivé bien plus tard, l'ablette qui met une toise au gros poilu de Chuck Norris aurait été mon héros N°1 !)

L'hiver précédent, j'avais expérimenté la fourchette, geste bien connu qui consistait à balancer deux doigts dans les yeux de l'adversaire. Efficace mais réversible et je n'avais pas forcément envie qu'on remette le couvert.

J'eus finalement l'idée lumineuse de me laisser pousser les ongles. J'ai toujours eu de beaux ongles bien durs dont je ne me servais jusqu'ici que pour me curer le nez. Je sais, griffer c'est un truc de filles mais avais-je le choix ?

C'était un après-midi d'août et l'atmosphère de la cité était à l'orage. A cette époque, les champs entourant les immeubles grouillaient d'enfants de tous âges. Alors que je m'occupais à dénicher des grillons en les chatouillant dans leur terrier avec une herbe sèche, un gamin de mon âge vint me chercher des noises. Peu aimable et facilement agressif, je l’envoyai aussitôt sur les roses. Il revint à la charge en me donnant des petits coups de poing sur le haut du crâne, chose que ces grands cons de cinquièmes faisait régulièrement subir aux sixièmes. J'en avais soupé toute l'année au collège, je n'allais pas me laisser faire. L'entrevue houleuse tourna à la bagarre et nous nous retrouvâmes bientôt au sol à rouler l'un sur l'autre. Ce crétin avait le dessus, étant plus lourd, et essayait de me plaquer les épaules au sol pour montrer qui était le plus fort à l'instar des catcheurs que nous adorions regarder à la télévision. Être bloqué sous quelqu'un de plus robuste me sembla tellement humiliant que je décidai d'employer l'arme atomique.

Les premières griffures lui firent lâcher une main puis l'autre. Dès que je fus dégagé, je m'employai à lacérer avec fureur chaque zone découverte de l'adversaire : visage, jambes et bras. Nous étions tous équipés de shorts courts (pléonasme) et de légers maillots de corps, ce qui laissait de la place à ce type d'agression. Tout cela fut réalisé avec une féline célérité et le bénéficiaire fila chez lui en couinant d'importance. Les autres enfants me regardaient d'un drôle d'air mais ne trouvèrent rien à redire.

Quand je rentrai dans mon appartement quelques temps après, je n'en dis rien à personne et allai dans ma chambre. La sonnette de la porte d'entrée finit par m'en extraire. Convoqué par ma mère, je découvris un spectacle cocasse : mon adversaire de la journée était accompagné de sa chère maman qui s'était appliquée à surligner chaque griffure avec du mercurochrome. Des pieds à la tête, il en avait bien une trentaine, ça devait sacrément brûler ! Comme il avait la peau bien blanche, on aurait dit un zèbre à rayures rouges.

Sommé de m'expliquer, je pris d'abord une baffe. C'était la dure loi de l'Ouest et chacun l'acceptait : on frappe d'abord et on s'explique après. La baffe eut un effet diplomatique bienvenu et la maman repartit bien vite avec son petit zèbre. Quant à moi, je m'expliquai avec la mienne de maman qui se rangea vite à mes arguments : ce petit con l'avait finalement bien mérité.

Les enfants de la cité comprirent qu'il n'était pas bon de m'asticoter outre mesure et, à partir de ce moment, l'on me laissa plus souvent tranquille. Je ne gagnai pas en réputation vu ma technique, disons, discutable de défense qui n'était pas considérée comme "noble" à l'époque. En fait, quand Marvel Comics introduisit dans les années soixante-dix le personnage de Wolverine avec ses griffes en adamantium, je m'aperçus que j'avais juste eu de l'avance et avais simplement été incompris comme nombre de précurseurs.




 


© Marvel Comics

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CHTRAK !

Par Le Lutin d'Ecouves - 02-11-2015 18:18:31 - 4 commentaires


A l'époque, l'économat de la caserne fournissait une fois par mois diverses denrées aux familles qui le désiraient à des tarifs convenables. Je me souviens surtout des tablettes de cet épais chocolat noir qui me valut quelques crises de foie. Il n'était pas spécialement bon mais je ne pouvais pas m'empêcher d'en voler dans le placard de la cuisine et je le dévorais, il n'y a pas d'autre mot, jusqu'à ce que je me mette à vomir. A l'époque, on disait plutôt "rendre" comme si l'on restituait à la communauté ce que l'on ne pouvait pas digérer. En fait, l'unique bénéficiaire était surtout la cuvette des toilettes quand la restitution n'était pas trop précipitée...
 
Les fournitures et victuailles étaient toujours emballées dans un gros carton que mes parents me donnaient une fois vidé. Pendant quelques jours, ce carton devenait mon terrain de jeu car je m'y installais pendant des heures, pour jouer et même regarder la télé. C'était mon château, ma caserne, ma chambre et peut-être même un utérus de substitution. Les parois de cette maison finissaient par craquer à un moment et je reprenais une vie normale hors de ma boîte jusqu'au mois suivant.
 
En dehors du contenant et du chocolat qui faisait vomir, je me souviens surtout des cahiers et fournitures qui accompagnaient la nourriture. J’étais le petit de la famille et j'avais ainsi droit à des crayons et un cahier sur lequel je dessinais régulièrement, ce qui peut paraître étrange vu qu'étant né avec deux mains gauches ou plutôt avec quatre pieds, j'étais d'une maladresse étonnante, maladresse qui culminait dans mes exploits graphiques que ce soit au niveau de l'écriture ou du dessin. Je dessinais moche mais je dessinais beaucoup, je remplissais des cahiers de dessins maladroits, dépourvus de perspective et toujours sur le même thème, ce qui ne laissait pas d'inquiéter mes parents qui se demandaient si ce ne serait pas une bonne idée d'en parler au médecin ou à un psychologue. "Mais pourquoi dessine-t-il toujours des trucs pareils ?"
 
Papa était plutôt strict mais extrêmement sensible, peut-être est-ce pour cela qu'il ne parlait pas trop de ses souvenirs professionnels dont je raffolais cependant. J'avais surtout droit aux histoires rigolotes comme celle de la mine anti-char qui avait envoyé mon père et le chien qui l'accompagnait cul par-dessus tête dans une mare qui avait bien amorti la chute. Heureusement, Papa avait des amis hauts en couleurs dont certains étaient très marrants.
 
C'était le cas de Chtrak. On l'appelait comme cela car il ponctuait tous ses discours par une série d'onomatopées. Je me souviens surtout d'un jour où, entre autres, il se lança dans le récit épique de l'assaut final contre un groupe de Viêt Minh que son unité avait réussi à coincer dans une grotte.
 
"T'aurais vu le feu d'artifice, on s'est mis sur une butte et on a tiré au canon de 75 sans recul, c'était pas fait pour ça mais tchouf tchouf tchouf ! Vzzzz bomp ! C'est bien simple, les Viêts, on n'en a pas trouvé les morceaux, c'était que d'la bouillie !"Et hop, un coup de pastis.

"Tu te rappelles aussi le jour où on a été obligé de reculer ? On était tout un peloton de chars quand ils sont sortis des rizières. Des paysans armés de vieilles pétoires qui nous ont sauté dessus par centaines. Des sauvages qui n'avaient jamais vu de blindés. Les Communistes les avaient persuadés que les chars étaient en carton-pâte et ces cons attaquaient le blindage à la baïonnette, Chtrak ! Des grappes de types sur les tourelles qui essayaient de les ouvrir, on était obligé de se mitrailler les uns les autres pour se dégager rakatakatac ! Des morceaux partout, on a juste eu un lieutenant de blessé mais il a bien fallu se tirer, crac." Encore un coup de pastis.

Je raffolais de ces histoires de guerriers, moi qui ne jouais qu'au soldat, au chevalier ou au cowboy avec mes camarades. Chtrak était un peu fou, la cicatrice qu'il avait sur la tempe devait avoir un rapport avec cela, mais peu importe, il avait fait l'Indochine et l'Algérie comme Papa et ils avaient l'air de bien s'amuser là-bas. Surtout en Indochine où ils semblaient se comporter avec une grande liberté comme "Le Légionnaire", ce type inquiétant que Chtrak ne citait qu'en baissant un peu le ton.

"Celui-là, il nous foutait la trouille à Hanoï. Il faisait ce qu'il voulait. Tu te rappelles le marchand Chinois ? Le Légionnaire l'avait pris en grippe, il disait que c'était un espion communiste." Chtrak me regarda du coin de l’œil, se demandant s'il allait continuer. Maman s'agita un peu... "Une nuit, il l'a choppé et lui a fait son affaire sans rien dire à personne. En tout cas, le lendemain, sa femme a retrouvé la tête de son mari sur son paillasson."

"Bon on va faire manger les enfants, hein !" J'aurais volontiers écouté d'autres histoires comme celle-ci mais je ne protestai pas, Papa était capitaine et ça s'entendait. 

J'avais dix ans et j'allais bientôt entrer au collège mais je dessinais encore beaucoup sur les cahiers d'écolier que mon père me donnait chaque mois. Toujours les mêmes scènes de guerre au crayon à papier rehaussées de couleur pour les flammes et le sang. Des bombardements, des batailles au fusil ou avec des blindés, des morts entiers ou en morceaux bien tartinés au crayon rouge.

"Mais pourquoi dessine-t-il toujours des trucs pareils ?" se demandaient mes parents. Finalement, j'ai quand même échappé au psychologue.

 
 
 
 

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LA SIRÈNE DU VIADUC

Par Le Lutin d'Ecouves - 15-09-2015 13:07:53 - 10 commentaires


C'était en 1970, je traînais derrière moi un ennui si pesant que ma mère décida de m'envoyer passer le mois de juillet à la campagne. La ferme du père Châtel, je la connaissais bien car nous avions loué une maison à proximité l'année précédente et j'avais passé plus de temps avec les fils du fermier qu'avec ma famille.

Admirateur depuis longtemps des héros de l'Iliade et de l'Odyssée, j'étais fasciné par ces deux garçons de vingt ans au torse imberbe et à la musculature saillante. Ils étaient objectivement beaux mais, dans mon esprit d'adolescent de quatorze ans, ils étaient surtout un modèle de puissance masculine avec leurs corps sculptés à la grecque. Moi qui commençais seulement à me raser, j'admirais ces grands blonds qui soulevaient au bout de leur fourche des bottes de foin de plusieurs dizaines de kilos pour les propulser tout en haut de la pile posée comme en équilibre sur le chariot, là où leur père les récupérait pour les ranger comme on range le sucre dans sa boîte. Moi, je me contentais de faire avancer le tracteur Deutz, ce qui libérait cependant une paire de bras et rendait service.
 
Oui, le père Châtel pouvait être fier de ses deux fils Jean-Pierre et Jean-Paul même si, à un moment ou à un autre, il ne pouvait s'empêcher d'expliquer au visiteur qui lui disait "Vous en avez de bien solides gars" que Jean-Paul était un petit de l'Assistance qu'ils avaient depuis l’âge de sept ans et que c'était un bon gars travailleur. Jean-Paul n'hériterait pas de la ferme, soyons clair. 
 
Un peu plus blond que son "frère", Jean-Paul ne parlait jamais en public, et pour cause, car quand il y était contraint, c'était une série d'onomatopées s'entrechoquant tels des galets chahutés par une forte houle. Ce n'était pas du bégaiement, c'était un handicap. Alors, au lieu de s'arrêter pour causer avec les fréquents visiteurs (que la campagne était peuplée à cette époque !) comme le faisait le "patron", Jean-Paul travaillait, travaillait, travaillait... et il continuait dans sa chambre mais cette fois-ci, c'étaient ses cours qu'il bossait, intégrant sous peu une école d'ingénieur. Le père en était content et aussi un peu fier même s'il était encore plus fier de son beau Jean-Pierre qui, s'il n'avait pas son bac, ferait quand même un sacré fermier. Le père Châtel aimait ses deux fils mais de manière différente, il les aimait chacun à sa place et c'était bien ainsi car le monde était encore en équilibre en 1970.
 
La mère Châtel était aussi active que son mari était prompt à la pause. On dirait maintenant suractive, trimant du petit matin au soir tombé, étant chargée de la maisonnée, de la traite des vaches et de l'immense jardin potager, sans parler de la basse-cour et des cochons, redoutables géants aux courtes pattes et à l’œil torve. "Tiens regarde celle-là, elle fait bien cinq cents livres c'te coche et si tu touches à un des cochonnets, elle te bouffe la jambe..." Voilà pourquoi je préférais la compagnie des vaches normandes au caractère si placide et au sens de l'ordre et de la hiérarchie si poussé. L'étable était un système politique stable. N'empêche, la mère Châtel avec sa voix suraiguë régnait sur les vaches et les porcs et il faut voir comment ces puissants gorets décanillaient quand les quarante kilos de la "patronne" leur donnaient du bâton en leur vrillant les oreilles.

Quatorze ans et étranger aux miens. J'avais grandi trop vite, vingt centimètres par an ces deux dernières années ; on croyait dans la famille que je serais le premier "grand" depuis des générations. Je ne savais pas qu'aux portes du mètre soixante-dix, ma croissance s’arrêterait là, lors de cet été à la blondeur immobile.

La ferme était pour moi un moyen de combattre l'ennui qui me rongeait depuis plus d'un an. Il y avait toujours quelque chose à faire ou à voir. J'aidais dans la mesure de mes moyens, certainement trop peu à l'aune paysanne mais assez pour donner le coup de main. On ne me demandait rien, je faisais ce que je voulais. J'étais d'ailleurs très libre et pouvais disparaître des heures sans avoir à rendre de comptes. Il suffisait d'informer la mère Châtel du lieu où je me rendais. Quant au père, il m'accueillait quand je l’accompagnais aux champs avec ses fils, il se passait de moi quand j'avais décidé de faire autre chose. Habitué par force à la solitude, j'y avais pris goût et m'isolais volontiers pour baguenauder parfois loin de la ferme dans des lieux parfois surprenants...

En effet, le village, situé à vingt kilomètres d'Alençon où résidait ma famille, avait une particularité assez exceptionnelle et cette particularité pourtant spectaculaire était totalement invisible à qui traversait le bourg par la route. Il s'agissait et il s'agit toujours d'un viaduc de quarante-cinq mètres de haut enjambant une petite vallée discrètement encaissée dans le fond de laquelle coulait un fort ruisseau appelé la Vaudelle. Hormis le fait qu'un pont d'une telle taille était déjà une curiosité dans ce pays d'aimables collines, cet ouvrage d'art en béton sidérait les rares promeneurs qui s'y aventuraient quand ils s'apercevaient qu'il ne débouchait sur rien, ni route, ni chemin de fer. Il se contentait de relier les deux lèvres de la cicatrice faite par le cours d'eau en des temps anciens. La nature y était sauvage et elle gravait son histoire sur les jambes dénudées. J'étais déjà trop vieux pour présenter des genoux couronnés mais j'étais encore trop jeune pour porter un pantalon en été. Qu'à cela ne tienne, les fourrés n'opposaient que peu de résistance à mon goût pour l'exploration et, à cette époque, la vallée de la Vaudelle était une sorte de jungle africaine en miniature, ce qui ne pouvait qu'augmenter mon plaisir d'aventurier solitaire.

Accoudé à la fragile rambarde du viaduc, les yeux fixés sur le cours opaque du ruisseau quarante-cinq mètres plus bas, je ne l'avais pas entendue venir. Elle était là, subitement.

"Bonjour, tu es du coin ?
- Non, je suis en vacances chez Châtel.
- Tu es d'où ?
- D'Alençon.
- Et t'as quel âge ?
- Quatorze ans et demi."

Une entrée en matière somme toute habituelle entre enfants du même âge car elle aussi prétendait avoir quatorze ans alors qu'elle faisait une demi-tête de plus que moi. Peu habitué aux filles que je maintenais à distance respectueuse, je fus immédiatement impressionné par cette immense paire de jambes qui sortaient d'un short rose sale et par ce corps athlétique surmonté d'une chevelure ayant la couleur, l'aspect et l'odeur du foin une fois qu'il est entreposé dans la grange, baigné de longues brassées de sel. Cette blondeur était commune dans ce pays où les toponymes francs croisaient quelques rares lieux aux consonances danoises. Comme moi, elle portait un t-shirt qu'on appelait encore maillot de corps à l'époque. Elle sentait la moisson et la terre, on se lavait peu à l'époque. Avec mes deux douches par semaine, je faisais figure de citadin à la ferme des Châtel...

Quand on est enfant, une semaine est un mois, un mois est une année et les vacances une éternité. Je ne crois pas que nos rendez-vous dans la vallée aient duré plus d'une dizaine de jours mais je m'en souviens comme d'une longue période d'exploration et d’émerveillement. Elle connaissait les passages qui griffaient genoux et bras, elle savait les voies d'escalade des parois traîtresses encadrant la vallée, sa connaissance de ce labyrinthe vert transformait ce site d'à peine deux kilomètres de long en terrain d'aventure digne des bandes dessinées petit format d'Akim que je lisais parfois encore. De temps en temps, nous nous arrêtions pour discuter au bord du ruisseau. Je lui parlais des Châtel, de ma famille, de ma ville. Elle ne me parlait jamais d'elle-même mais seulement de ce qui nous entourait dont elle semblait avoir une connaissance encyclopédique. La discussion prenait parfois des tournures étranges comme lorsqu'elle prétendait que les grosses libellules qui hantaient la vallée étaient autrefois plus grosses que les buses qui y chassaient actuellement ou comme lorsqu'elle me parlait du viaduc.
 
"Ils t'en ont parlé à la ferme ?
- Ben, ils n'aiment pas trop en parler, y'avait un train ?
- Non, y'aurait dû y avoir un tramway allant d'Alençon au Mans, il y a longtemps. Avant la guerre, pas la dernière, la guerre de quatorze.
- Y'a rien eu ? 
- Non, ils disent que la guerre a arrêté les travaux et qu'après, il n'y avait plus d'argent."

Les pieds dans l'eau trouble de la Vaudelle, je contemplais le viaduc qui mesurait à peine trois mètres de moins  que l'antique Pont du Gard mais dont les piliers avaient la grâce élancée de celle qui était assise à côté de moi. Comment avait-on pu abandonner pareil colosse ?

"Ils disent ça mais c'est pas vrai. Le pont avait coûté très cher et il était presque fini quand il y a eu des accidents. Enfin, des suicides. Plusieurs ouvriers se sont jetés dans le fond. Dans le village, on parlait d'un sorcier.
- Comme le père Canut dans le village ?
- Non, lui il est rebouteux ; s'il cite des passages du Grand Albert, c'est pour impressionner les clients. Il a appris son métier dans un camp de prisonniers en Allemagne, je le connais. C'est un bon rebouteux mais il est un peu cinglé. Toutes les nuits, il se lève à la même heure pour tourner une grosse pierre placée en haut de son armoire pour couper le mauvais sort.
- Comment tu sais ça ?
- Je le sais.
- Et alors le sorcier ?
- Il habitait une maison en bois avec ses filles près d'un étang au bout de la vallée. On disait que ses filles attiraient les ouvriers qui vivaient sur place depuis des mois dans des baraques et qu'elles les rendaient fous. Les gars qui avaient encore leur tête avaient fui et le patron du chantier avait dû aller chercher d'autres ouvriers, des Polonais, qui ne restaient pas une fois qu'ils avaient entendu parler de cette histoire. Quand la guerre a commencé, tout s'est terminé."
 
J'imaginais l'ironie de la situation de ces jeunes hommes qui avaient quitté le péril des bras des filles d'un sorcier pour aller se faire broyer par la machine infernale de la guerre industrielle. Féru de mythologie grecque et latine, je pensais aux pauvres compagnons d'Ulysse qui avaient échappé aux sirènes pour être dévorés par Scylla puis finalement engloutis par la colère de Zeus. Cette histoire de sorcier me paraissait peu vraisemblable mais autrement plus séduisante qu'un problème industriel et financier.

"Mais, tu as parlé d'un étang et d'une maison, il n'y a pas d'étang dans le coin.
- Si mais il est pas facile à trouver. Moi je sais. C'est après la croix de pierre.
- Quelle croix ?
- Il faut ramper pour trouver la croix. Elle a une drôle de forme et elle montre un petit chemin qui grimpe haut et après faut s'accrocher aux branches pour redescendre et là, y'a l'étang. Il est assez grand et on y voit dedans. Tu veux y aller ?
- Ben, pas demain, je dois voir ma mère à Alençon...
- Après-demain alors mais c'est mon coin secret. Je te le montrerai de nuit. Tu peux venir de nuit ?
- Ben... faudra que je fasse pas de bruit mais ma chambre donne à l'arrière de la ferme.
- D'accord, je t'attendrai au premier pilier à gauche."
 
Elle prit soudainement ma tête entre ses mains en posa un baiser sur ma joue."Au-revoir". C'était la première fois qu'elle me touchait, elle sentait la prairie au petit matin, la terre fraîchement retournée, la paille foulée au pied. Je restai étourdi et perdu de longues minutes puis rentrai à la ferme pour y manger la soupe et boire le cidre coupé d'eau.

Onze heures du soir, je me glissai hors de la ferme, à peine signalé par quelques jappements de la Dolly qui ne pouvait me voir à l'arrière de la ferme mais qui sentait ma présence. La Lune, à peine surgie de l'horizon, était énorme et l'on y voyait comme en plein jour une fois habitué à cette lumière d'outre-temps. Il faisait encore tiède quand je m'enfonçai dans les bois menant au viaduc. C'était un autre monde. Mes pas sur les cailloux de la pente menant au fond de la vallée semblaient réveiller les fracas d'anciens éboulements. Une brume d'un blanc lumineux planait quelques centimètres au-dessus de la surface brun-rouge de la Vaudelle, de gros oreillards roux battaient chaotiquement des ailes autour de moi sans me faire peur, je connaissais maintenant la faune de la vallée grâce aux nombreux entretiens et explications que j'avais eus à ce propos. Elle m'attendait au pied du pilier, minuscule en comparaison de cet élégant géant de béton. Pourtant, elle me semblait encore plus grande que d'habitude et même un peu effrayante avec ses yeux couleur d'eau qui brillaient à la lumière lunaire.

"Suis-moi". Nous nous retrouvâmes bientôt à ramper dans d'épais fourrés. Effectivement, une drôle de croix complètement enfouie dans un roncier se trouvait là. "Elle est là depuis plus longtemps qu'on le croit, dit-elle, c'est un peu une porte..."

En fait, cette croix ressemblait plutôt à une clé et, après avoir constaté cela, on lui trouvait un aspect assez peu religieux, presque inquiétant.

Elle se mit à grimper à quatre pattes sur une pente caillouteuse, j'eus bien du mal à la suivre et elle disparut un moment à ma vue. Elle m'attendait, suspendue à un chêne douloureusement tordu qui avait élu domicile sur cette pente abrupte. "Tu vas comprendre pourquoi personne ne prend ce chemin..."

Un chemin ça ? Non, une dégringolade entre des fourrés poussant presque perpendiculairement à la descente. Il fallait passer de branche en branche pour ne pas rouler dans le fond noir et brumeux que l'on apercevait en contrebas.

Les jambes zébrées et hors d'haleine, je la suivis à quatre pattes puis debout jusqu'à ce qu'une clairière nous révèle l'étang. Personne ne m'en avait jamais parlé. Notre arrivée avait fait taire la faune qui bruissait en ce lieu et nous pénétrâmes dans un silence humide et cotonneux. 

"Approche, tu vas voir, y'a assez de lumière... regarde."
Effectivement, comme elle me l'avait annoncé, l'eau de l'étang était claire et la lumière lunaire en pénétrait la surface pour révéler de bien étranges formes noires situées certainement plusieurs mètres sous la surface.

"Dans le temps, on disait que c'était des grottes.
- Jamais entendu parler de ça ou de l'étang...
- C'était dans le temps.
- Tu as déjà nagé là-dedans ?
- Dans le temps...
- Et la cabane du sorcier ?
- C'était du bois, elle a disparu après la guerre.
- Comment tu sais ça ?
- ..."

L'étang à l'eau claire et aux formes noires englouties ne me disait rien qui vaille d'autant que je ne savais nager que depuis peu. Je reculai de quelques pas et admirai la clairière. Sous la lumière blanche, elle était vraiment magique.

Nous avons passé une bonne partie de la nuit allongés sur le sol couvert de mousse, admirant une pluie d'étoiles filantes dont les traits rapides striaient le velours de la nuit en silence. Elle me parla des animaux nocturnes et de ceux qui allaient accompagner l'aurore, elle me parla de légendes dont j'ignorais totalement l'existence, sa voix glissait doucement du soprano enfantin à l'alto féminin et, dans la brume d'un état second, je doutais de plus en plus du fait qu'elle avait mon âge.

Le retour fut épuisant, il fallait se presser pour arriver avant que la mère Châtel ne se lève, elle qui avait le timbre de voix et les mœurs matinales des gallinacés. La fille aux yeux d'eau et à la chevelure d'été me quitta à proximité de la ferme alors que les chaudes lueurs de cette fin juillet dardaient à l'est. Le lendemain, je restai à la ferme toute la journée pour récupérer de ma nuit avortée, ce qui me permit de parler de mes aventures à la seule personne en qui j'avais entièrement confiance, Jean-Paul le bègue qui, curieusement, avait un débit presque fluide quand nous étions seuls. Jean-Paul m'écouta relater mes promenades et mon escapade nocturne avec sa bienveillance coutumière. Lui, il connaissait Circé, les sirènes et les héros dont il partageait la glorieuse musculature ; il m'écouta jusqu'au bout puis me dit que même si aucun étang ne se trouvait en amont ou en aval de la Vaudelle, il me croyait cependant.


"Tu... tu as eu de la chance, ce genre de truc n'arrive qu'une fois dans une vie. En fait, je crois que tu as eu encore plus de chance que tu ne le crois. Ne retourne jamais là-bas de nuit, c'est pas bon. J'dirai rien au père et à la mère mais reste avec moi vendredi, on va faire sauter des souches et t'allumeras la mèche, je sais que t'aimes ça."

J'étais plutôt saisi et interrogatif mais j'admirais Jean-Paul et je savais qu'il m'aimait bien. Et puis c'est vrai, j'aimais bien travailler à l'arrachage des haies, surtout quand il s'agissait de manipuler la poudre noire en billes que l'on bourrait avec du papier journal qui servait aussi à conduire la mèche.  A l'époque, on faisait sauter les arbres quand on ne les brûlait pas au mazout... C'était le remembrement. Les haies attendraient une génération avant que l'on en replante quelques-unes.

Juillet était mourant et, le samedi, je retournai une dernière fois sur le viaduc. Je regardais la Vaudelle en contrebas et je ne l'ai pas sentie arriver. La pluie, absente depuis de longues semaines, ajouta d'abord quelques pleurs sur mes bras nus avant de m'inonder brutalement quelques secondes plus tard. L'été prenait un nouveau virage. Demain je rentrerai à Alençon avant d'aller traîner mon ennui au bord de la mer. J'étais moins enfant et plus mélancolique, il me restait trois ans pour devenir moi-même mais j'avais déjà franchi une étape.
 
 

Pour connaître l'autre histoire du viaduc, allez chez Tonton Gilles.
 
 

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DERNIÈRES LUEURS

Par Le Lutin d'Ecouves - 01-01-2013 10:13:03 - 1 commentaire

 
Avec le temps, nos relations s'étaient distendues et je ne réussissais la plupart du temps à le voir qu'à Noël ou quand il y avait un nouveau coup dur. Pourtant, juste une heure de route nous séparait.

C'était un petit novembre frais mais ensoleillé, c'était un petit hôpital à la campagne avec ses peintures défraîchies, ses personnes âgées dans le hall et ses infirmières toujours dévouées et respectueuses. On sentait bien qu'on n'était pas ici pour guérir. On était là pour attendre.

Arrivé dans sa chambre, je le trouvai encore plus fatigué, encore plus couleur de terre. Il me sourit cependant. Malgré des relations à éclipses et deux mondes si différents, nous n'étions jamais entrés en conflit. Nous nous aimions bien et je ne saurais expliquer pourquoi.

"On descend dans l'entrée...", je savais pourquoi il ne voulait pas qu'on s'entretienne dans sa chambre ; même si prendre l'ascenseur lui demandait un effort, un tour au rez-de-chaussée allait lui permettre de tirer sur sa foutue cigarette. 

Nous nous assîmes un moment, nous regardant l'un l'autre, échangeant quelques propos sur mes derniers cross ou mon prochain marathon. Lui, n'avait rien à me raconter en dehors peut-être d'une blague sans conviction sur le dernier organe qu'on lui avait prélevé. J'avais presque honte de mon insolente santé mais cependant, mes récits semblaient lui faire plaisir comme s'il y était pour quelque chose, lui le grand frère, l'adolescent sportif et hyperactif qu'enfant j'essayais de suivre.

Au bout d'une trentaine de minutes, je vis qu'il était épuisé. Il redressa l'arc de son corps étique et se dirigea vers la porte vitrée. "Je t'accompagne jusqu'à ta voiture." Cent mètres à peine et une demi-cigarette : il était à bout de souffle. Je l'embrassai et le laissai rebrousser chemin. Je n'en menais pas large, me sentant confusément coupable d'une faute que je n'avais pas commise.

Dessin de Spencer Zahn pour Procol Harum (1973)


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LA PLAGE VI

Par Le Lutin d'Ecouves - 24-11-2012 11:34:53 - Aucun commentaire


« Des tuyaux partout ! Dans le nez, dans la bouche, dans le cul et même là où j’ai pas  de trou. »

Petit déjeuner au kiosque, Violette et moi sommes suspendus aux lèvres d’un Bertrand qui paraît encore plus rond sans ses cheveux. S’il a l’aspect d’un primo, il n’en a pas le regard ; ses yeux pétillent toujours autant dans sa face de lune.
 
« Manifestement, ces cons, ils ont raté leur formatage vu que je me souviens de vous et du reste de la Communauté. Je me suis retrouvé branché de partout dans une sorte de hangar au milieu d’une flopée de types suspendus dans une lumière mauve. C’est tout ce dont je me souviens ; après, rideau.
- Mais, comment tu es arrivé là ?
- C’est cette saleté de tube rose. Quand j’ai ramené ce truc dans mon bungalow, je l’ai mis dans la cache sous mon parquet là où je rangeais nos réserves d’eau pure ; ensuite, je me suis jeté dans le pieu. Après toutes ces journées à boire de l’eau filtrée, vous devez être comme moi, je me suis mis à faire des insomnies et après nos calembredaines de la soirée, j’étais crevé. C’est le bruit qui m’a réveillé, le truc essayait de sortir. Quand j’ai ouvert la cache, j’ai vu qu’il avait muté. Il était en train de se faire pousser des sortes de pattes et une gueule ; de plus, il gigotait dans tous les sens. Quand j’ai voulu l’attraper, il s’est mis à crier ou plutôt à corner un sifflement qui m’a presque explosé les tympans.
- Mais c’est quoi ce truc ? Les grands yeux de Violette reflètent une crainte animale.
- J’ai bien mon idée sur la chose mais pas de preuve.
- Quoi, c’est autonome, ça vit ? L’idée que je suis arrivé sur la plage branché à cette saleté me hérisse le poil.
- Des cellules souches, reprend Bertrand, des cellules capables de produire n’importe quel organisme mais dotées d’un système d’alarme en cas d’agression. Ces machins ne meurent pas, ils se reconfigurent et en plus appellent au secours. C’est comme ça que je me suis fait poisser. Les natifs, je ne les ai pas vus arriver, l’autre tuyau en folie m’a donné un coup de boule et je suis parti dans les vapes. J’ai rouvert les yeux dans le hangar mais mon état de veille n’a pas duré longtemps avec toutes les saloperies qu’ils m’ont injecté.
- Et alors ?
- Et alors, Zatopek, je me suis réveillé dans mon lit. J’étais complètement abruti mais je n’avais rien oublié. Un bug dans leur formatage ou mon traitement à l’eau pure, j’en sais rien. En tout cas ils apprennent vite ces cons, ils ont refait mon sol et maintenant, plus de cache…
- Tous les sols on été refaits, tu n’es pas le seul.
- Ouais, en tout cas plus de stock d’eau. Je peux juste en filtrer au coup par coup. Il va falloir trouver autre chose pour vous tirer de là. »
 
 
****** 

Notre escapade à moi et à Violette est tombée à l’eau, c’est le cas de le dire. Courir le plus loin possible en emmenant de l’eau filtrée m’avait pourtant paru une bonne idée pour nous échapper de cette prison de sable et d’océan.
 
Sur la fin de notre entraînement en vue de cette fuite, l’attitude de Violette était devenue plus ambiguë comme si elle ne croyait pas vraiment à notre libération. Était-ce la peur ou un certain manque de conviction ? En tout cas, sa course n’avait pas faibli, elle s’était toujours entraînée mue par une puissante énergie comme si courir l’aidait à exister.
 
 
******

Je n’ai pas le moral mais, comme à l’accoutumée, quand je cours je ne me pose pas de questions. Violette a pris beaucoup d’aisance ces derniers temps et je me surprends parfois à faire des efforts pour la rattraper.
 
La discussion de ce matin avec Bertrand nous a un peu abasourdis et nous n’avons jusqu’ici pas évoqué la question. Nous courons maintenant sans but apparent hormis celui d’avoir l’impression d’exercer un contrôle sur notre corps, de le façonner, de le faire obéir, histoire de ne pas ressembler à la plupart des Résidents qui parcourent sans but une existence qui ne semble pas avoir de fin.
 
Si je n’en ai aucun souvenir, j’ai cependant gardé de mon passé de coureur un sens aigu de la vitesse et du temps. J’admire la foulée de Violette qui atteint maintenant les vingt à l’heure en fractionnés. Je n’ai pas besoin d’instrument pour mesurer cela, mon corps me renseigne ; tout comme la course immuable du soleil me permet d’évaluer précisément la durée des entraînements.
 
« Ça va peut-être suffire, Violette, on approche d'une heure trente. »
Elle me regarde sans me regarder, comme si je n’étais qu’un point sur le chemin de l’horizon. J’ai soudain peur de ne plus exister à ses yeux, de ne plus lui être d’aucune utilité maintenant que notre fuite est compromise.
 
Violette sourit et enlève sa tunique pour aller se baigner dans l’océan, ce qu’elle n’osait pas faire quand nous débutions nos entraînements. Je la regarde en sachant bien que je devrais éprouver quelque chose mais … rien. 
 
J’y ai souvent pensé, j’ai tant vu d’absences et de regards vides. Il manque peut-être quelque chose à chacun d’entre nous dans cette communauté. Il faudra que j’en parle à Bertrand.
 
 
******

Le natif me demande quel plat je désire en émettant cette série de sons incompréhensibles dont je comprends pourtant le message. Finalement, cette vie est plutôt facile. Nous sommes nourris et logés, il fait beau tous les jours et je cours quotidiennement avec Violette avant de retrouver Bertrand dont la vive intelligence est pour moi une indispensable stimulation.
 
« Bon, tu te pousses trou du cul ? »
Je souris, Bertrand est en forme ce soir. Il se fait servir par le natif et nous rejoignons Violette à notre table habituelle. Une fois le repas terminé, nous traînons sur la plage baignés par la lumière rougeâtre du crépuscule. Atteignant bientôt les rivages de l’endormissement, nous remontons tranquillement la dune. Violette nous précède de quelques mètres ; Bertrand me parle depuis un moment et il élève légèrement la voix, me sortant de ma rêverie :
« Hé Dugland, tu m’écoutes ? Je te disais, t’as vu leurs yeux aux natifs ?
- Euh oui, ils ont tous les mêmes. Une drôle de couleur et pas de clignement.
- J’ai bien vu que Violette, mon histoire, ça l’a fait flipper et j’ai pas tout dit à propos des yeux.
- Les yeux de Violette ?
- Mais non idiot bête, les yeux du machin ! Le tube, il s’était fait aussi pousser deux yeux, des yeux de natif. Et je peux te dire qu’avant de me mettre un coup de boule, il m’a regardé d’un air méchant. Je te fiche mon billet que les natifs, c’est aussi des cellules souches en perpétuelle évolution, voilà pourquoi ils changent tout le temps : ils grossissent ou s’étirent selon le moment. Ces faces de carême, ils nous amènent ici, nous nourrissent et peut-être nous recréent. Ils ne sont pas là pour nous servir, ils nous contrôlent. Ce ne sont pas nos larbins, ce sont nos maîtres ! »
 
 

 

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