ON S'HABITUE À TOUT
Le Lutin d'Ecouves

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ON S'HABITUE À TOUT

Par Le Lutin d'Ecouves - 01-12-2020 12:44:20 - 5 commentaires


Ça a commencé un lundi avec le voisin et sa tête de veau. Pas vraiment un plat cuisiné mais une tête de veau vissée sur ses épaules qui me regardait fixement par-dessus la clôture. J’étais en train de photographier les derniers frelons asiatiques de la saison qui butinaient les fleurs de lierre du jardin. Les frelons, pacifiques comme à l’accoutumée, voletaient en silence et lui, il me regardait sans piper mot. Le plus surprenant, c’était mon absence de surprise. Pourquoi pas…

Comme chaque soir depuis le début du Grand Confinement, je sortis courir mes trois boucles : Avenue de Courteille, rue d’Echauffour, rue de la Fuie des Vignes, rue de Labillardière. Cela faisait 12 890 tours effectués ce lundi-là. Le chien du numéro 80 m’a salué d’un grognement qui m’a semblé moins indistinct que d’habitude, comme s’il me disait « Brome » ou « Broom ». Ce chien, je ne l’ai jamais aperçu derrière sa palissade mais il m’a toujours parlé.  A l’entrée du pont du chemin de fer, la Police contrôlait le passage vers Courteille mais ils ne m’ont pas arrêté, habitués qu’ils sont de me voir courir chaque jour avec mon laissez-passer épinglé dans le dos. Comme d’habitude, je les ai salués mais ils ne m’ont pas répondu. Ils n’avaient pas de bouche.

On s’habitue à tout et, quand je me suis aperçu que mon épouse avait une tête de loup, je ne fus pas plus surpris que cela. On se voyait de moins en moins, la faute aux multiples autorisations qu’il fallait remplir pour se rencontrer juste pour discuter sans parler des tests médicaux nécessaires. L’installation des caméras de surveillance domestique avaient rendu impossible toute tentative de fraude au confinement. Chacun à son étage et à chacun ses heures pour la toilette et la cuisine. Pas d’autorisation pour quelque rapport que ce soit, nous avons passé les soixante ans, c’est trop dangereux. On s’habitue. C’est vrai ça, on s’habitue à tout, j’avais depuis un moment des nausées quand je la voyais de trop près, était-ce des symptômes de la Maladie ou un avertissement subliminal, en tout cas  je me sentais de plus en plus mal à l’aise en sa présence. Alors, la voir avec une tête de loup, ça ne m’a pas surpris. Et puis, elle ne parlait plus car les loups ça ne parle pas. Contrairement aux chiens.

Ma consultation à distance avec le psy s’est bien passée. Lui, il avait encore une tête sur l’écran. Sa tête de chevêche échevelée coutumière et son air bienveillant. Je lui ai parlé du chien qui me salue, de la tête de veau et du loup. Lui, il m’a répondu en allemand. Je n’ai rien compris mais ça m’a fait du bien.

Je lis beaucoup. J’ai récemment relu « Face aux feux du soleil » d’Isaac Asimov. Ça se passe sur une planète où il y a tellement de place et si peu de monde que les habitants ont pris l’habitude de ne plus se voir que par écran interposé, les robots servant d’intermédiaires et de serviteurs à cette population claustrophile. Evidemment, la délinquance y est très faible et évidemment il y a un meurtre sujet de l’intrigue. Je ne me souvenais plus de la fin et quelle ne fut pas ma surprise quand je m’aperçus que les vingt dernières pages étaient blanches. Le livre ne voulait plus parler.

En fait, petit à petit, au bout de quelques semaines tout le monde a fini par ressembler à une ménagerie, les livres et la télé se sont tus et je me suis habitué à la tête de dindon du type du Drive qui m’apporte les courses.

On s’habitue à tout. J’ai fini par m’habituer à moi. Et puis, j’ai mon autorisation de sortie d’une heure par jour de 19h à 20h. Grâce à ma licence officielle de la Fédération Française Sportive de Confinement, je peux courir mes dix kilomètres quotidiens. Je croise ainsi de rares sportifs à tête de sanglier sur mon parcours. Ils me saluent silencieusement. Après tout, je ne suis pas si seul même s’il n’y a que le chien du 80 pour m’adresser la parole.

 

Photo chefsimon.com

 

 

Texte écrit pour la Gazette d'ici... et d'ailleurs (Alençon)

 

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5 commentaires

Commentaire de L'Dingo posté le 01-12-2020 à 14:33:14

Il y avait peu de sportif à tête de sanglier en forêt jusque lors car les sorties y étaient quasi interdites, et pour les malins qui se déguisaient en suidés sauvages, les chasseurs veillaient EUX !!

Dis moi, Lutin, quels comprimés tu prends car c'est bientôt la pleine lune
:-) :-) :-)

Commentaire de Benman posté le 02-12-2020 à 15:49:20

C'est excellent! De la la grande littérature d'anticipation (enfin, quelle anticipation d'ailleurs?!)

Commentaire de CAPCAP posté le 03-12-2020 à 22:12:42

"ON S'HABITUE À TOUT" ou on lâche ses prétentions et les choses sont alors ce qu'elles sont... (pas si facile)

Commentaire de philkikou posté le 04-12-2020 à 06:56:18

Le chien du quartier c'est quelqu'un !...

Commentaire de JLW posté le 14-12-2020 à 15:49:18

Le "Laissez-passer épinglé dans le dos", c'est une bonne idée, je n'y avais pas pense pour remplacer les dossards qui nous manquent ... :)

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