AUPRÈS DE MA BRUME
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AUPRÈS DE MA BRUME

Par Le Lutin d'Ecouves - 24-03-2017 08:40:45 - 20 commentaires


Le printemps se fait discret et il tombe une méchante petite bruine glacée qui n'incite pas au sourire. Je chemine comme à l'accoutumée avec Tonton Gilles à la recherche du cliché qui va morceler la grisaille du quotidien et nous permettre d'apercevoir un peu de bleu à travers l'objectif de nos boîtes à images.
 
Arrivé au niveau de l'école de musique, je rencontre un ancien parent d'élève de mon ex-école qui me salue en me demandant si j'apprécie la retraite. Il m'envie, semble-t-il, étant prof de lycée lui-même. Il a envie de parler et je ressens un profond malaise exsuder de son discours.
 
Le lycée découvre à son tour la gestion de disparités de niveau parfois astronomiques pour ne pas dire abyssales. Effectivement, tout le monde prend le Bac et le vaisseau tangue.
 
"Vous vous rendez compte, il nous est arrivé tout un paquet d'élèves en seconde qui étaient là parce qu'il n'y avait plus de place en BEP. Ils planent complètement ! Et nous, on rend des évaluations acceptables à l'Administration car si on est trop mauvais, elle nous coupe les vivres... et tout ça à trente-cinq par classe !"
 
Je connais l'histoire et je plains ces pauvres profs, l'Université ne les avait pas préparés à cela. Je sens qu'on va tourner en rond et que ça va finir par me gâter le sang car, si je suis hors circuit, les heurs et malheurs de l'Enseignement m'atteignent toujours. 
 
A ce moment, nous sommes alpagués par une dame , mère d'un ado de quinze ans qui nous demande que faire pour que son fils puisse accéder à une classe prépa au terme du lycée.
 
"Vous comprenez, j'ai été obligée de l'inscrire au CNED durant le collège et ce qu'il fait au lycée n'est pas suffisant, il va falloir que je lui fasse donner des cours supplémentaires et puis dans sa classe, il y en a qui n'ont rien à y faire et puis..."
 
Le prof et la mère d'élève débattent sous nos yeux (Tonton Gilles est resté muet), c'est un dialogue de sourds entre le professeur qui cherche à gérer correctement des groupes avec des bons, des moyens et des faibles et la maman qui ne voit que l'intérêt de son enfant.
 
Le petit instit à la retraite n'a plus grand chose à dire dans ce débat. Moi, j'ai toujours géré des gamins de niveaux hétéroclites et j'ai bricolé ce que j'ai pu en résistant bien souvent à une administration aux lubies diverses et souvent contradictoires. Je salue poliment la compagnie.
 
En manque d'agrumes par ce temps de brume, je passe faire quelques courses au supermarché près de chez moi, j'y croise la maman de N... que j'ai eue en CP il y a bien longtemps. Elle vient de terminer l'Ecole des Chartes et intègre prochainement le conservatoire national supérieur de Paris en classe de viole de gambe. Sa maman est très fière et il y a de quoi. Elle avait tenu à ce que sa fille fasse son CP alors qu'elle savait déjà lire. J'avais établi un modus vivendi avec l'enfant : elle apprenait diverses choses dont un peu de rigueur et je ne l'embêtais pas avec la lecture. Tout s'était bien passé. 

La maman ne peut s'empêcher de me dire que son fils F... que j'avais eu en CP et CE1 passe cette année son agrégation d'histoire. Je m'en souviens de celui-là, il avait tenu à monter une expérience (réussie) d'électrolyse de l'eau en fin de CE1. Ces gamins, on l'aura compris, avaient eu peu besoin de moi pour bien démarrer à l'école.

Il n'y a pas si longtemps, en me faisant couper les cheveux, je parlais avec le père d'un petit garçon en grande difficulté auquel je n'avais pas vraiment réussi à apprendre à lire lors de sa première année de CP. J'en avais été vraiment malheureux. Les années ont passé, L... vient de passer son CAP en alternance et son patron veut le garder et même l'aider à passer son Brevet Professionnel. Le gamin qui subissait l'école comme une potion amère se lève maintenant à six heures du matin pour aller au boulot. Il aime l'ambiance des chantiers. Il a trouvé sa voie.
 
******
 
La balade se termine, Tonton Gilles, toujours pertinent, discourt sur une certaine classe sociale qui a émergé dans la deuxième moitié du vingtième siècle et qui  s'ingénie à se reproduire en bloquant les accès aux ascenseurs sociaux en utilisant paradoxalement l'arme du politiquement correct. J’acquiesce à ma manière normande : "C'est pas faux..."
 
J'ai l'esprit un peu nuageux.

 



 

 
 
 
 

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20 commentaires

Commentaire de robin posté le 24-03-2017 à 09:23:27

Super ce billet !

Commentaire de Japhy posté le 24-03-2017 à 09:25:01

"Ces gamins, on l'aura compris, avaient eu peu besoin de moi pour bien démarrer à l'école."
Oui et non, tu ne sais pas, les gamins sont pudiques, on ne sait pas toujours à quel point les maîtres et les profs peuvent parfois les aider à devenir "des hommes et des femmes libres".

La semaine dernière à la cinémathèque, j'ai moi aussi fait la "maman" (sauf que le mien c'est pas demain la veille qu'il passe une quelconque aggrég!): j'ai retrouvé un vieux prof de maths de mon fils, son préféré, qu'il avait quand il était en 5ème. Il était très sévère mais aussi extrêmement gentil, et je me souviendrais toujours de ce qu'il nous avait dit à la réunion parents profs, que ce qui était important pour lui c'était non seulement les maths mais surtout d'aider nos enfants à devenir "des femmes et des hommes libres".

ça m'avait marqué, ce discours. Après j'avais compris parce que je l'ai vu dans plein de manifs, et il est encore très actif socialement même si à la retraite, il fait plein de choses que moi je qualifie de "bien".
Et je pense qu'il a réussi sa mission, ou qu'il a contribué à l'épanouissement de mon gamin, avec d'autres. Il était très content que j'aille le voir à la cinémathèque, ému presque quand je lui ai rappelé sa phrase, il ne m'a même pas demandé comment ça allait au lycée maintenant, parce que finalement, les notes ça n'est pas forcément le plus important, ou en tout cas, pas le seul truc important dans la vie d'un futur homme.

Peut-être que t'étais un peu comme ça toi aussi et que la maman est encore plus reconnaissante qu'elle ose le dire.

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 27-03-2017 à 19:39:52

Dans le cas des parents de l'école dans laquelle j'ai passé mes 19 dernières années d'enseignement, je peux te dire que quand leurs enfants réussissent, ils attribuent d'abord cette réussite à l'intelligence de leur enfant ensuite à leur propre éducation et en dernier à l'instit...
Et ce n'est pas faux comme on dit chez moi, c'est toujours plus facile de juste donner des cadres à des enfants en réussite que de tirer vers le haut un enfant en grande difficulté. Mon épouse a presque toujours travaillé en ZEP avec des collègues très motivés qui se défonçaient pour leurs élèves et qui y faisaient toute leur carrière. Et ce n'était pas pour la reconnaissance des parents car ils n'en avaient pas grand chose à faire, trop éloignés de l'école et de la culture qu'ils étaient. Pire, l'administration ne mesurait pas l'effort que ce travail représentait et les enseignants de centre-ville comme moi au travail nettement plus aisé ont toujours eu plus de reconnaissance de la part des inspecteurs.

Commentaire de Yvan11 posté le 24-03-2017 à 10:42:24

Très beau texte une fois de plus.
Yvan (en plein dans le "Que faire après la 3eme?"...)

Commentaire de philtraverses posté le 24-03-2017 à 18:25:14

Joli billet, auquel j'adhère, une fois de plus. Tu ne devrais pas douter de tes qualités d'écrivain, même si cela suppose d'avoir du souffle pour tenir son récit.
Finalement tu peux dire que grâce à toi et à ce système scolaire souvent tant décrié, à tort ou à raison, au moins trois personnes, chacune à leur niveau, ont trouvé leur voie d'homme ou de femme. Et c'est déjà ça.
Reste à savoir si l'école est encore en mesure de jouer son rôle d'ascenseur social

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 27-03-2017 à 19:24:59

A ta dernière phrase, je réponds non. L'ascenseur s'est progressivement arrêté dans les années 80. Le phénomène est complexe et a autant pour origine la pensée libérale que la pensée de gauche politiquement correcte mais aussi la pensée tout court. On mesure encore peu la transformation radicale d'une société d'origine collectiviste (de droite comme de gauche) en société individualiste. Les choses se passent aussi dans nos têtes.

Commentaire de Benman posté le 24-03-2017 à 19:22:42

Se reproduire dans l'ascenseur (même social), quelle éducation, même nationale ! Bon sinon, bravo pour la viole de gambe. Je refuse de croire que tu n'y étais pour rien.

Commentaire de PhilKiKou posté le 25-03-2017 à 18:50:21

Mes filles en Terminale et Seconde nous parlent avec leur regard d'élèves de leurs profs tout au long de leur scolarité : au travers de leur propos on peut voir qu'il y a encore des profs qui y croient et qui s'investissent corps et âmes dans leur boulot (celui d'art-plastique au lycée à confirmer l'envie de ma fille de poursuivre dans cette filière), d'autres qui ont jeté l'éponge devant les difficultés dont tu parles et qui font leur travail point barre, et d'autres ( je ne sais pas avec quel recrutement ???) qui ont surement le niveau dans leur matière mais qui au niveau pédagogique sont largués, pas formés...
Une chose qui nous a surpris en tant que parents : si tu remontes des problèmes touchant au contenu des cours de profs qui n'assurent même pas le minimum , même sans attaque personnelle et en essayant de rester mesuré et constructif, tu as au mieux une réponse évasive, au pire un retour ferme et autoritaire te disant que ce n'est pas le rôle des parents de remettre en cause les compétences de certains profs... On peut être d'accord sur ce point, mais alors c'est à qui de le faire.. ??

*Lycée l'an dernier : les délégués d'élèves remontaient un problème avec un prof de chimie qui ne leur donnait aucun cours : réponse embarrassée du lycée, et c'est les autres profs qui donnaient des tuyaux et des cours aux élèves pour pallier aux carences de leur collègue...

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 27-03-2017 à 19:15:05

Houlà ! C'est toujours un problème quand on critique un professionnel... Les profs ne sont pas les seuls, je connais pas mal de médecins qui voient chaque jour des patients leur expliquer ce qu'ils doivent faire et quelle ordonnance remplir. Comme tout le monde j'ai eu des bons profs et d'autres qui s'en fichaient mais globalement, j'ai vu des gens qui faisaient consciencieusement leur travail ou du moins qui pensaient le faire bien.
Un très bon système éducatif, ça coûte très cher quoi qu'en disent certains. Une société a les profs qu'elle mérite, ni plus ni moins.

Commentaire de Caracole posté le 27-03-2017 à 15:45:23

Il y a presque un an, tu nous faisais part dans un billet de tes souvenirs de cruauté enfantine. Je te répondais en évoquant mes angoisses de voir mon fils légèrement handicapé entrer en 6e, lui qui ne sait pas être un garçon de son âge, lui qui ne lit que des encyclopédies, et qui, s'il joue, le totalement fait comme un enfant de 5 ans.
C'est vrai qu'il fait face à des moqueries, mais ses études l'éclatent, ses profs le motivent énormément, et ses résultats sont brillants. Il se fout totalement des quolibets parce qu'il se passionne pour Ulysse -on lui fait lire l'Odyssée, il se rajoute l'Iliade - qu'il adore les SVT, l'anglais, qu'il a compris son cours de maths....
C'est un individu libre, déjà.

C'est l'école, qui permet ça!

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 27-03-2017 à 19:45:49

Pour des raisons personnelles, je te comprends plus que tu ne le crois... Reste bien près de ton enfant et garde bien le contact. Ne t'encombre pas de principes et protège-le.

Commentaire de JLW posté le 28-03-2017 à 21:04:00

Texte qui m'interpelle etant fils d'enseignant comme tu le sais.
Je n'ai pas voulu suivre la voie de mon papa comme cela est certainement arrivé à d'autres car je voyais toutes ces difficultés quotidiennes. Dans le même temps, avec le temps qui passe, ayant choisi une voie différente qui elle aussi a ses propres difficultés, je me dis qu'une grande fierte doit poindre quand un ancien élève a reussi à trouver sa voie et retourner qq compliements envers son "ancien" enseignant. Peu de métiers peuvent se targuer d'avoir une telle récompense et cela vaut, je crois, de l'or.

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 29-03-2017 à 23:52:57

Ma fille a fait le même choix que toi en nous disant : "Je vous vois tout le temps après vos cahiers et vos cours même le dimanche, je choisirai un travail où j'aurai la tête libre de temps en temps."

Commentaire de JLW posté le 28-03-2017 à 21:06:12

compliments ... :)

Commentaire de Arclusaz posté le 29-03-2017 à 15:40:22

A chaque fois que je lis un de tes billets sur ton métier, chaque fois que je participe à un Conseil de Classe en tant que parent délégué, je me dis : mais pourquoi je n'ai pas choisi l'enseignement ? Et bien sur, cela sans sous-estimer la difficulté de ce noble métier.

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 29-03-2017 à 23:48:33

Pourquoi ? Je vais t'aider :
Parce que c'est mal payé.
Parce que ça te prend la tête jour et nuit.
Parce qu'il faut des nerfs en acier trempé et une santé de fer.
Parce que l'administration de l'Education nationale méprise les enseignants.
Parce que les politiques n'y comprennent rien et se servent de l'Ecole comme d'une variable d'ajustement budgétaire.
Parce que, de toute façon, à la douzième réforme, tu deviens fou et tu grimpes aux rideaux.

Rassuré sur ton choix de vie ?

(Merci qui ?)

Commentaire de Arclusaz posté le 29-03-2017 à 23:54:40

merci Thierry !!!!!

ouais mais quand même tout ça vole en éclat devant le sourire d'un enfant que vous avez guidé et qui vous renvoie de l'amour. Nos instits et nos profs nous accompagnent toute notre vie.

Commentaire de Jean-Phi posté le 05-04-2017 à 17:22:17

Superbe récit et analyse. J'aime beaucoup (comme souvent d'ailleurs).
Laurent a une vision idyllique et utopiste de l'enseignement. Je connais plusieurs enseignants, dont ma belle soeur (a qui ça fait une belle jambe !)instit' qui bosse en zone d'éducation prioritaire. Je l'ai vue changer au fil des ans, perdue qu'elle était entre edes élèves (et parents) très difficiles l'inspection académique, les réformes qui se succèdent et déconnectées de la réalité d'un terrain surtout lorsqu'il est "très" populaire (rien de péjoratif dans mon propos). Elle est écoeurée de son job mais ne se voit pas faire autre chose. Elle a "démissionné".
Alors oui, l'éducation Nationale a raté son rôle d'ascenceur social et même si Najat affirme (à raison) qu'elle en est un pur produit c'est devenu très marginal.
Jean-Phi qui a 1 "surdoué" qui fout rien et qui va rater sa scolarité, 1 "dys" tout ce qu'on veut" et qui suit comme elle peut le cursus normal et qui s'en sortira parce qu'elle a la volont (et eu des profs qui y ont cru) et 1 très bon élève qui a la chance de pouvoir se gérer seul.
Rien n'est simple et dans ces 3 cas, l'EN n'est pas en mesure d'assurer le même enseignement à chacun puisque trop différents. Le modèle scolaire est à réinventer et peut être en regardant du côté des pays nordiques pourquoi pas ?

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 06-04-2017 à 09:01:38

Regarder dans la direction des pays nordiques n'est pas réaliste. On ne gère pas l'éducation d'un pays de moins de dix millions d'habitants comme celle d'un pays de plus de soixante millions comme il est bien plus facile de gérer une école à cinq classes qu'une école à vingt classes. De plus, leur éducation n'est pas basée sur la même culture et n'a pas la même histoire. Sans parler de la langue, sais tu qu'apprendre à lire en Finlande est environ quatre fois plus simple qu'en France uniquement pour des raisons de rapports phonèmes /graphèmes ?

Commentaire de Jean-Phi posté le 06-04-2017 à 10:17:02

Je ne savais pas pour la lecture. Je persiste à penser qu'il y a quand même pas mal de profs qui ont des idées pour changer le mode d'enseignement et que, parfois, il serait bon de se tourner vers eux.

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