FEND LA BISE
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FEND LA BISE

Par Le Lutin d'Ecouves - 18-06-2020 17:15:49 - 9 commentaires


Vous avez passé les soixante ans et il vous tombe un bout d'histoire personnelle comme ça, sans prévenir, une photo que je n'avais jamais vue auparavant ressortie d'une boîte à chaussures et que l'on m'a donnée il y a peu. "Tiens, toi qui fais de la course à pied..."
 
 
Les chaussures d'athlétisme, outil sophistiqué pour l'époque, font contraste avec la piste pour le moins rustique mais néanmoins entretenue. La campagne autour semble banale alors que, tout au contraire, elle est fortement exotique pour nous car située non loin de Hanoï l'actuelle capitale du Vietnam. On est entre 1951 et 1953.
 
La guerre, ce n'est pas comme dans les films, c'est beaucoup d'attente pour peu d'action et ces jeunes trentenaires s'occupent comme ils peuvent. Si le blond de gauche est taillé comme un athlète confirmé, le brun de droite a une attitude et une ligne moins conventionnelles. La disette et le travail obligatoire en Allemagne ne dataient que de quelques années et avaient certainement laissé des traces. Néanmoins, dans ce camp d'entraînement de l'Armée Française, il avait hérité du pseudonyme de "Fend la Bise" grâce à sa capacité de tenir son rang en sprint auprès de ses camarades. On aurait aussi pu l'appeler "Trompe la Mort" car c'est dans cette région que lors d'un de ses entraînements de course dans la nature il sauta sur une mine anti-char dont le souffle l'avait projeté la tête la première dans une mare dont il sortit indemne. Il faut dire que le Viêt-Minh fabriquait ses mines à l'efficacité aléatoire avec ce qu'il trouvait en démontant parfois des bombes et obus non-explosés.
 
Paul était peut-être déjà contaminé par le virus de l'hépatite "non-A - non B" contractée outre-mer et qui devait l'emporter en 1970. Il était en pleine forme et pensait souvent à son épouse et à sa petite fille de deux semaines qu'il avait laissée en Normandie et qu'il ne reverra qu'à l'âge de deux ans. Moi, je ne devais arriver que trois ans après juste pour son départ en Algérie.
 
Parmi les étoffes déchirées de la mémoire maternelle, il m'a fallu recueillir ces bribes décrivant quelqu'un que je n'ai pas connu en tant qu'athlète mais seulement en tant que père hyper-sensible sanglé dans le carcan de son éducation comme il l'était dans son uniforme. Le hasard ou la génétique a fait de moi un coureur de fond sans que je ne connaisse jusqu'ici cette histoire de "Fend la Bise".
 
Il est des occasions ratées dans la vie et on ne sait pas pourquoi. Paul ne m'a jamais parlé de ses aptitudes à la course, trop occupé par ses responsabilités d'officier puis par la maladie qui le rongea dès le milieu de la quarantaine. Peut-être aussi que cet homme né en 1922 ne savait pas que les pères étaient aussi autorisés à s'occuper de leurs jeunes enfants. Question de génération. Ne soyons pas trop prompts à déboulonner nos statues à la lumière de notre  contemporanéité. Je suis devenu trop vieux pour juger et c'est bien ainsi.
 

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9 commentaires

Commentaire de philkikou posté le 19-06-2020 à 07:08:44

Beau témoignage et hommage... qui fait écho à des regrets d'échanges avec cette génération de père...

Commentaire de philtraverses posté le 20-06-2020 à 10:25:24

J'aime bien l'expression "sanglé dans le carcan de son éducation". Les pères à l'époque ne communiquaient guère leurs émotions et ne voulaient pas se montrer sensibles avec leurs enfants ou parler d'eux même. Ils incarnaient la statue du commandeur, surmoi intransigeants et sans concession. Du moins mon père fut et est toujours ainsi.

Commentaire de CAPCAP posté le 20-06-2020 à 14:49:21

"Je suis devenu trop vieux pour juger et c'est bien ainsi."
Y a-t-il un âge pour juger?
Mais ça pourrait être une prétention de la jeunesse, en effet...

Commentaire de Jean-Phi posté le 22-06-2020 à 15:58:49

"Parmi les étoffes déchirées de la mémoire maternelle"
Quelle belle phrase pour décrire la mémoire décousue de nos aîné(e)s parfois. Et quel bel hommage,plein de pudeur, tu rends à ce père.
Un peu plus jeune que toi, je n'ai pas encore ce recul nécessaire mais comprends aisément la volonté d'absence de jugement. Les pères ne sont pas toujours les meilleurs confidents du monde mais peuvent parfois transmettre à leur insu beaucoup de valeurs plus intéressantes que ce que l'on en perçoit immédiatement. Et c'est là tout l'essentiel.

Commentaire de Arclusaz posté le 22-06-2020 à 16:18:55

Tiens, je viens de finir "les huit montagnes" de Paolo Cognetti , l'histoire d'un père et d'un fils qui ont peu communiqué. Un père "ancienne génération" qui n'était pas équipé pour échanger avec un ado forcément rebelle. Et l'ado devenu adulte comprend mieux son père et les points communs qu'ils avaient finalement (autour de la montagne et de leur caractère taiseux).

Commentaire de philkikou posté le 23-06-2020 à 14:14:47

Réserver ce livre à ma bibliothèque... merci pour le conseil lecture en lien avec le billet du Lutin

Commentaire de marathon-Yann posté le 24-06-2020 à 17:56:34

J'ai toujours été fasciné par ce genre de photos. Ici les deux coureurs sont dans la même position, pourquoi ? C'est le départ d'une course (mais la position ne me semble pas naturelle), une pose (qui suppose une belle complicité entre eux), une extraordinaire coincidence ?
Mais plus que la photo, merci Lutin Fends-le-coeur pour ton texte toujours juste.

Commentaire de valdes posté le 27-06-2020 à 19:02:24

Cher lutin, j'aimerais te recontrer un jour. J'ai tenu un journal très scrupuleusement détaillé pendant toute cette désagréable période du confinement et put'un de dieu que je viens de le lire, ce journal, ce témoignage à pleurer et que je ne peux même pas publier sur Kikourou puisqu'ii faut apparemment une autorisation préalable à demander maintenant. Aussi je laisse tomber. Dommage pour vous et le témoignage.

Commentaire de Le Lutin d'Ecouves posté le 28-06-2020 à 18:32:10

Chère Valdes,si ton journal est du niveau de tes interventions sur le forum coronavirus, il est indispensable que tu trouves un moyen de le publier en blog (pour Kikouroù, il suffit de demander à Mathias) ou autre. Ce serait vraiment un gâchis de le garder par devers toi. Je serais heureux de le lire un jour si tu prends la décision de le mettre en ligne. Quant à se rencontrer, ça viendra certainement, je suis souvent en Bretagne. Actuellement, je suis à la pointe du Raz...

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