NAGUÈRE, DES ÉCOLES - ÉPISODE 12
Le Lutin d'Ecouves

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NAGUÈRE, DES ÉCOLES - ÉPISODE 12

Par Le Lutin d'Ecouves - 04-02-2012 17:38:59 - 5 commentaires

 

Conférence pédagogique
 
 
Quand j’ai débuté ma carrière, le monde était moins administratif et le mot réunion était quasi inconnu dans le milieu enseignant en dehors des trois conseils d’école annuels où nous discutions de choses et d’autres avec les représentants de parents d’élèves. C’était généralement ennuyeux mais supportable car trimestriel.
 
Il n’en était pas de même lors de la « conférence pédagogique ». Ces jours-là, nous donnions congé à nos gamins (et les parents ne protestaient pas) pour nous rendre dans la grosse école de la circonscription dans le but d'assister à la messe dite par notre inspecteur. A cette époque, les inspecteurs étaient des hommes.
 
Cette journée sans enfant, c’était un peu comme un ballon d’oxygène. Les maîtresses mettaient leurs belles robes et leurs bijoux et les plus anciens maîtres leur cravate. Nous étions contents.
 
Contents, pas d’entendre rabâcher le catéchisme d’un nouveau ministre sûr que sa réforme à lui changerait quelque chose, non ; nous étions simplement contents de nous retrouver, nous qui vivions dans nos petites écoles de campagne sans revoir les collègues avec lesquels nous avions partagé deux ans d’Ecole Normale et parfois tissé des liens de camaraderie ou d’amitié.
 
C’est ainsi que, pendant que notre supérieur hiérarchique procédait à la lente distillation des alinéas des textes officiels, nous apprenions les dernières nouvelles quant à la naissance du petit dernier, les dernières vacances à la montagne ou les problèmes de santé d’untel. La vie, quoi.
 
Les inspecteurs n’étaient pas dupes et laissaient faire tant que les apparences étaient sauvegardées.
 
Généralement, une fois la matinée terminée, tout le monde se retrouvait pour un repas en commun que l’on faisait durer le plus longtemps possible, ce qui réduisait d’autant la conférence de l’après-midi.
 
Certains inspecteurs étaient plus renommés que d’autres en ce qui concerne  le repas du midi mais il y en avait un qui dépassait tout le monde.
 
Ce saint homme avait tôt compris qu’il n’était pas fait pour enseigner (comme tous ses semblables) et avait  opté pour le corps de l’inspection où il exerça de nombreuses années. Etant amateur de bonne chère et de bonne picole, il s’arrangeait toujours pour que les conférences qu’il dirigeait se situent à proximité d’un bon restaurant où il était reçu comme le Messie, réservant en semaine entre 50 et 80 couverts pour nourrir ses instituteurs. Bien sûr, il négociait un prix avantageux qui satisfaisait maîtres d’école et restaurateur.
 
Après une matinée de trois heures bien aérée par un café d’au moins une demi-heure, nous investissions l’établissement gastronomique dans lequel nous devisions joyeusement, échangeant souvenirs, nouvelles, ragots et même pratiques pédagogiques. 
 
Notre inspecteur choisissait bien son vin et l’ambiance devenait rapidement alcoolisée quoique convenable. Bien souvent, l’un de nous, ayant  été gratifié de quelques litres de calva par ses parents d’élèves reconnaissants, partageait avec les collègues ce bel alcool que l’on distillait encore dans les fermes.
 
Bonne nourriture, bons alcools, cela durait tant que je me souviens de repas se terminant à 15h30 suivis par une reprise brumeuse du travail qui, horaire scolaire oblige, devait de toute façon se finir à 16h30.
 
J’ai la remembrance d’une de ces fins de conférence lors de laquelle notre patron, qui tenait fort bien l’alcool, achevait de donner ses doctes instructions d’une voix digne et assurée à une assistance polie mais à l’œil vitreux.
 
L’un de nous, directeur d’une petite école à deux classes, proche de la retraite, était en train de s’assoupir dans son beau costume du dimanche. Comme nous étions assis répartis en un large cercle, chacun put voir ce bienheureux s’endormir comme un bébé repu. 
 
Les sourires se répandirent comme une traînée de poudre et, inévitablement, notre inspecteur s’aperçut de l’assoupissement du collègue situé non loin à sa gauche. Il se tut, goguenard… Grand silence.
 
L’interruption de sa berceuse pédagogique réveilla subitement le dormeur qui sursauta et ouvrit de grands yeux interrogatifs avant de prendre un air confus.
Léger rire de l’assistance ; l’inspecteur reprit son discours là où il l’avait laissé puis il nous donna congé, conscient que ce qu’il nous resterait de la journée, ce serait plus la composition du menu que celle du bulletin officiel de l’Education Nationale.
 
 

 

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5 commentaires

Commentaire de ampoule31 posté le 05-02-2012 à 14:33:34

En clair l'alcool ne fait pas perdre ses cheveux et fait pousser la barbe, j'ai tout bien compris ? ...

Commentaire de L'Dingo posté le 06-02-2012 à 11:31:59

C'est trop injuste cette facilité d'enchainer les mots pour faire des bijoux de textes, comme d'autres font des parures avec des perles , ( où les petits des colliers avec les nouilles :-) ).

Sans flagornerie, tes écrits sur l'école, me font penser à Pagnol qui parlait de son père instituteur "d'antan".

A bas les sal..ds de privilégiés, Na !!! ;-)

Commentaire de Benman posté le 07-02-2012 à 12:07:35

Merci pour ces merveilles de récits. A montrer et faire lire à tous ceux qui ont ou ont eu la vocation.

Commentaire de Guénaël posté le 07-02-2012 à 14:04:30

Hormis le fait qu'on va encore passer pour des grosses feignasses surpayées pour se goberger, je tenais à te dire deux choses :
- bravo pour ta plume.
- merci pour le plaisir qu'elle nous procure (je parle de ta plume si tu as suivi) !

Commentaire de Marco47 posté le 10-02-2012 à 18:10:36

J'aime ta série sur les (tes) écoles, j'ai parfois l'impression de t'avoir eu comme instit'...

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